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Full text of "Le papillon / Narcis Oller ; trad. par Albert Savine ; préf. par Émile Zola"

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NARCIS OLLER 



LE 

PAPILLON 

Traduit par ALBERT S&VINE 

PREFACE 

Simile zola 




PARIS 

KOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE 
E. G1RAUD ET C io ED1TEURS 

18, HUB BHODOT, 18 

J886 
Tous droits reserves. 



Source gallica.bnf.fr / Bib I iotheque nationale de France 




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4 _ t~ 2- 



,E PAPILLON 




Source gallica.bnf.fr / Bib I iotheque 



DU MEME AUTEUR : 



l'atlahtide, poeme traduit du Catalan de Mossen Ja- 
cinto Verdagueh, avcc introduction et appendices, 

in-8 7 so 

Meme ouvragc, in-18 4 » 

ANTIBES ET SES SOUVENIRS RISTOR IQUES, in-18. I » 
les eta pes u'un N at ci R ali st e , impressions el criti- 
ques, in-18 3 50 

le coku asdedb diendoza, input's andalouses, tra- 
duit de Juan Valeha, de l'Acaderoie espagnole, avec 
une preface, in-18 3 50 

LE RATUIUL1SME EN ESPAGNE, Simples llotCS , 
in-18 1 o0 

SOUS PRESS E; 

LE naturalissie, 6tude traduite do M mc Euiua Pabdo 
Bazan, avec iinc introduction, in-18. 1 3 50 

MONSIEUR DA NS ANT , M it DEC I N AEROPATI1E, tra- 
duit de Jose Fernandez Breiion, avec une preface, 
in-18 3 50 

EN PREPARATION : 
ctjizoL-LA-TESUS (mreurs provinciates). 

LE NATURALI5ME EN PORTUGAL, sim pleS' notes. 

LE soui'flet, traduit de Narcis Oller. 

l'idvlle d'un malade, traduit de A. Palacio Valdes. 

LES IIOMANCIEUS HOUVEAUX DE L'ESPAGNE, eludes. 



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NARCIS OLLER 



LE 

PAPILLON 

Traduit par ALBERT S&VINE 

PREFACE 

Simile zola 




PARIS 

KOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE 
E. G1RAUD ET C io ED1TEURS 

18, HUB BHODOT, 18 

J886 
Tous droits reserves. 



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LETTRE 

AU TRADUCTEUR 



Mon chcr confrere, 

Vous me demandez mon opinion sur le 
Papillon, le roman de Narcis Oiler, que 
vous venez de traduire du Catalan, et 
dont vous m'adressez les epreuves. Je vous 
avoue mon grand embarras, car ma convic- 
tion est qu'il est radicalement impossible 
de juger un roman sur une traduction, si 
bonne soit-elle; et mon ignorance de la 
langue catalane ne me permet pas de re- 
courir au texte, d'y gouter le talent de Pau- 



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teur, dans le sol ou il a pousse, avec sa vie 
meme et son odeur. Aussi serai-je tres peu 
affirmatif et me contenterai-je de v.ous don- 
ner une impression relative. 

Le roman, tel que je viens de le lire, 
dans cette traduction qui vous fera honneur 
du reste, me parait une remarquable etude, 
l'etude de personnages legerement ideali- 
ses et traversant un milieu tres exact. C'est 
bien de la vie cruelle, mais vue au travers 
d'un talent attendri. Barcelone s'agite dans 
les descriptions avec une realite intense, 
tandis que les personnages marchent un 
psu au-dessus de la terre, les pires aussi 
bien que les meilleurs. Et ce n'est ni un 
blame ni un eloge que je fais la, c'est une 
constatation. 

Pour en venir aux details, savez-vous 
que ce Louis, ce papillon, ce detrousseur 
de cceurs qui vole de la blonde a la brune, 
est une tres jolie figure de l'amant adorable 
et feroce sans le savoir? Au fond, il est in- 
conscient, et c'est pourquoi on ne l'execre 



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Ill 

pas, meme criminel. Je ne connais point, 
dans nos romans francais, une incarnation 
de Pegoi'sme jeune et amoureux plus les- 
tement enlevee. La pauvre fille qu'U tue, 
apres l'avoir s^duite et abandorinee, Toi- 
nette, m'a paru aussi d'un tres charmant 
dessin, illettree et croyante, sc donnant 
toutentiere, bien peuple au fond, quoique 
elegiaque. Mais les figures secondaires, les 
figures populaires m'ont frappe plus en- 
core : tout cela grouille, va, vient, crie, 
avec du vrai sang sous la peau, madame 
Fine surtout, qui doit etre superbe de ve- 
rite. 

Maintenant, est-il besoin de vous dire 
que je n'aime guere le drame de la fin ? La 
scene ou Toinette tombe au milieu du con- 
voi d'un enfant, croit que c'est le convoi 
du sien, et se jette sur la biere, m'a semble 
d'un pathetique biengros. Et quelle com- 
plaisance du hasard, dans le denouement, 
Louis se meprenant, suivant sur le trottoir 
une femme, la charitable madame Grace, 



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et arrivant.au chevet de Tolnette, de sa 
victime mourantej pour que la derniere 
page sotj: ainsi une legon morale! Je n'in- 
siste pas d'ailleurs, je desire simplement 
tirer de .l'ensemble du livre, des defauts 
comme des qualit^s , l'originalite tres reelle 
de Narcis Oiler. 

J'ai lu, etvous avez ecrit vous-meme, je 
crois, qu'il derivait de nous autres, natu- 
ralistes frangais. Oui f pour le cadre peut- 
etre, pour la coupe des scenes, pour la 
fagon de poser les personnages dans un 
milieu. Mais non, mille fois non pour l'ame 
meme des ceuvres, pour la conception de 
la vie. Nous sommes des positivlstes et des 
deterministes, du moins nous pretendons 
ne tenter sur 1'homme que des experiences ; 
etlui, avant tout, il est un conteur qui s'e- 
meut de son recit, qui va jusqu'au bout de 
son attendrissement, quitte a sortir du 
vrai. Encore une fois, je ne critique pas, 
jedis cequej'ai senti; etma syinpathie Ut- 
teraire pour le romancier s'est accrue a 



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mesureque je l'ai vu diffe'rer davantage de 
moi, auquel on m'avait dit qu'il ressem- 
blait. Certes, il a une personnalitd tres 
nette, tres accentuee, la floraison m^me de 
sarace et deson talent. Tout ce qu'on peut 
ajouter, c'est qu'il est, lui aussi, emporte 
dans la grande evolution moderne, c'est 
que le vent de verite qui souffle en France, 
souffle aussi'en Espagne. De la, nos cou- 
sinages, par-dessus les frontieres. 

Vous vous en souvenez peut-etre, mon 
cher confrere, nous avons cause un matin 
ensemble de ce souffle de naturalisme qui 
passe sur la vieille Europe. Partout, en 
Espagne, en Italie et en Hollande surtout, 
meme en Allemagne et en Angleterre, sans 
compter la Russie ou le mouvement a de- 
bute, partout le romantisme agonise sous 
le nouvel esprit d'observation et d'experi- 
mentation. C'est un fait, la victoire s'elar- 
gh chaque jour. Et je vous disais un de 
mes desjrs, un de ces desirs qu'on ne rea- 
lise jamais, celui d'etudier ce mouvement, 



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d'en chercher les causes et d'en marquer 
le progres. Mais quelle besogne! Ainsi, 
pour m'en tenir a un seul pays voism, vous 
m'avez prie, a propos du Papillon, devous 
dormer mon sentiment sur le naturalisme 
en Espagne. Je confesse d'abord mon igno- 
rance, nous Hsons rarement les romans 
etrangers, ilme faudrait un travail prepa- 
ratoire considerable; puis, le'peu que j'en 
sais me deroute. Par exemple, nous som- 
mes soutenus la-bas, — et j'ai des remer- 
ciements personnels a lui adresser, — par 
madame Pardo Bazan, qui est une catholi- 
que militante. Vous voyez ma stupeur, il 
est evident que le naturalisme de cette 
dame est un pur naturalisme litteraire. 11 
fauten conclude, je pense, que les evolu- 
tions litteraires sont comme les coups de 
mistral qui emportent et sement la poignee 
de graines dans tous les champs d'alen- 
tour : selon le terrain, la plante se modifie, 
est la meme en devenant autre ; selon la na- 
tion, la litterature pousse des rameauxdif- 



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VII 



ferents, emprunte au genie du peuple etde 
sa langue des fleurs d'un eclat original. 

C'est ce que j'ai senti en lisant le Papil- 
lon, et c'est pourquoi j'envoie a Narcis Oi- 
ler, non 1' encouragement d'un precurseur, 
mais la poignee de main d'un frere. 

Emile Zola. 

Medan, i5 octobre i885. 



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NARCIS OLLER 



Narcis Oiler, l'auteur du Papillon, appartient a 
la generation litteraire dite la jeune Catalogne. II 
est ne a Vails en 1847 : il a done trento-huit ans. ' 

Ses debuts cn literature furent tardifs; ils ne 
da tent que de 1879. « Pour expliquer ma presence 
dans nos fetes et nos agapes, il me fallait alleguer 
un litre quclconque, me disait-il. Jo publiai, pour 
cette seule raison, les Crdquis d'apres nature ». Le 
titre etait de si-bon aloi, les croquis d'un si bon 
crayon, que d'une commune voix on rapprocha 
Oiler de Daudet et de Droz. La comparaison lui 
inspira le d^sir de connaltre ces ecrivains, car il 
n'avait jamais la une ligne d'aucun d'eux. De Y&- 
cole naturaliste, Zola seul ne lui etait pas absolu- 
ment Stranger. Le hasard du voyage l'avaitpouss4, 



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NAHCIS OLLER 



comme il se rend ait de Barcclone a Paris, lors de 
l'Exposition unrverselle, a. achcter Une page d'a- 
wjowrdans une bibliotheque de chemin de fer, et a 
lire ce roman oil les tendances de l'ecole sont d'ail- 
leurs plus faiblement indiquees que dans le reste 
des ceuvres dc notre romancier. 

Cela sufGt pour lui reveler qu'il etait permis d'6- 
crire ce qu'il sentait ct de decrire ce qu'il voyait: 
cela le decida a redevenir ecrivain. Narcis Oi- 
ler, en effel, s'il n'avaiL rien publie avant celte 
date, avail du moins 6crit durant les fievres de la 
vingtieme annec un grand roman d'aventutes, Le 
peinlre Rubio, d'uti roman tisme efFrene\ imvrai tissu 
d'insanites. II etait alors l'anatique des moindres 
productions de l'ocole romantique si brillantc en 
Espagne, eL dans uncertain ordre d'idees, sinalio- 
nale. Puis cebel enthousiasme s'ecroula. Degoiite 
et rassasie de ccs lectures, Oiler renonca,pcndant 
des annccs, a toute lecture litteraire.pour s'adonner 
al'e'tude du droit, 'de la philosophie et des sciences 
naturellcs. Par gout, il s'occupa d'anatomie et de 
pathologic, en memo temps qu'il s'interessait an 
mouvement artisticjue. 

Peu apres Une page & amour, Oiler lut Evange- 
line, de Longfellow. Alors, renoncant au caslillan 
qui est pour lui une langue artificielle, il 6crivit scs 
Croquis d'apres nature. Son but n'etait pas d'adhiS- 
rcr & une 6cole, il ne travaillait pas d'apres une es- 
Ihelique arretdo d'avance, iln'imitait pas. Il sc 



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NAHCIS OLLER 



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trouva qu'il rcsscmblait par ses qualities n a tu rel- 
ies aux champions francais du R<5alisme. 

11 y avait chez lui des qualilSs rares en Espa- 
gne : l'^quilibrc, l'ordre, lc plan. Lc grand deTaut 
des romanciers castillans contemporains, — cl il 
en est qui mCiritcraient d'etre illustres,.comme Pe- 
reda et Perez Galdos — c'csL leur composition en 
general un peu indecise, le train-train trop lent dc 
leurs rScits. Ceci est moins vrai pour Pereda ct 
Perez Galdos que pour leurs 6mules idfialistes : 
mais, chez eux aussi, le deTaut persiste, etil est en 
quelque sorte national. 

Si Narcis Oiler s'est d6robe" a cet irresistible 
penchant de la race espagnole pour la fantaisic et 
le tumulte en literature, il le doit sans doute a sa 
naissance en Catalogne: le Catalan, esprit positif 
et r^aliste, ne se laisse point en trainer aux eearts 
d'imagination de l'Andalou ou du pur Gastillan. 
La literature catalane, apres sa crise romantique 
du debut, s'accentue dans le sens moderne avec les 
poesies de Verdaguer, de Guimera, de Matheu, 
avec la prose de Pons, de Vilanova, de Sarda, 
d'Yxart et de R. D. Peres, tous issus de la Je'une 
Catalogne ou meme de groupes plus regents. - 

Apres les Crogids d' apres nature, Oiler a publie" 
3c roman que nous presentons ici au public fran- 
cais. En lisant Daudet, Balzac, Manzoni, Flaubert 
et les Goncourt, en compliant sa connaissance de 
Zola, il lui semblait decouvrir un nouveau monde. 



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NARCIS OLLER 



Lui aussi, et dans un autre sens, revela un monde 
aux Catalans, ou du moins leur apprit a s'y int6- 
resser. De la, les quality et lcs deTauts de son ro- 
man : pour se cr£er un public, le romancier a 616 
contraint de consentir a certaines concessions. Non 
pas que la reconnaissance finale du denouement 
ne soit bas£e sur des faits exactement emprunles &, 
la r6alite\ un critique que je vais citcr.et qui a los 
confidences de 1'auteur, le proclame, mais cette re- 
connaissance, si bien pr£par6e soit-elle — et l'art 
d'Oller a 6te" tr&s grand dans ce chapitre — . ne sa- 
tisfait pas les lettr£s plus severes que le public vul- 
gaire, parce qu'ils jugent au nom de l'Art pur, et 
non point en invoquant une morale convention- 
nelle que la Providence ne respecte pas dans la 
vie, par cela m§me qu'il est une morale sup£rieure 
aux- conventions humaines. Quoi qu'il en soit de 
cette tache unique dans le Papillon, l'mvraisem- 
blance du vrai, je regretterais la suppression de ce 
denouement si 1'auteur l'avait efface, parce que 
l'effagant, il eut dechire" ces pages, si justes d'im- 
pression, surEarcelone a la chute du jour, qui scr- 
venf d'encadrement h la poursuite de madame 
Grace par le s6ducteur de Toinette. 

Qu'on mo permetto de traduire un fragment de 
l'article triomphal de Juan Sarda, un des meil- 
lcurs critiques de l'Espagne. 

« Voila, voila le roman qui reste, le vrai roman, 
le roman qui est un chapitre de l'histoire 6ter- 



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NARCIS OLLER 



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nelle, le roman de Tame, celui qui est quelque 
chose do plus que 1'amusctte lilte>aire d'une ima- 
gination fecondo; celui qui pcint l'bumanite telle 
qu'elle est, sans cxagfiration oplimiste ou pessi- 
miste, celui qui cherche les lois dc son inspiration 
dans la verity, droitement sentie, expose"e comma 
elle est, colored ct animde par Tame de 1'auteur 
qui y cherche et y trouve par 1'intuition do sa sen- 
sibilile !cs elements moraux et les elements es- 
thetiques qui font vibrcr la sensibility des au- 
tre s. 

« L'action du Papillon n'est pas rigoureusement 
historique comrae fait concret, comme cas localise ; 
mais tout les elements actiFs en sont vrais, rigou- 
reusement vrais.Tous les personnages en ont v6cu, 
en vivent ct cn vivront. Nous Ics connaissons. Ce 
sont des gens de chair ct d'os dont nous tou- 
chons, chaquejour, la main-etqui, sous leur mas- 
que indifferent, promencnt a nos cotes les vices, 
les passions, les faiblesses que montrcnt leurs pa- 
reils dans le Papillon, que dis-je, qui promenent 
peut-etre les grains d T un rosaire d'histoires dra- 
matiques comme celles qui advienncnt aux per- 
sonnages de ce roman. II y a plus : les deux situa- 
tions culminantes de l'ceuvrc, celles qui sont les 
finales de son second et de son troisieme acte, la 
terrible sc&ne de 1'enterrement du lils dc Castell- 
fort et la naaniere neuve de reunir a la dernierc 
heure les deux he>os pour preparer la rcconcilia- 



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NARCIS OLLER 



lion finale, non seulement n'ont rien en eux-me- 
mes d'mvraisemblable, mais pour cux, Oiler s'est 
inspire — et c'est un secret qu'il ne trouvera pas 
mauvais que Ton rende public, de deux; £v6ne- 
ments analogues racontes par deux journaux. 

« Observcz, d'ailleurs, la conscience avec laquelle 
l'auteurles prepare eL les jusLilie bien a l'avance, 
non pas par la pcinturc cle mceurs d'exception, qui 
r'endent naturelles les deux aventures, mais par 
I'exposition analytique des caracteres des person- 
nages qui doivent y jouer un role. 

« Je dis des caracteres, et pourquoi nc dirais-jc 
pas, des temperaments? 11 faut observer que, par 
le Papillon, l'Scole naturaliste jVangaise, fondec 
par Balzac, portee a son point culminant par Flau- 
bert, brillamment soutenue par Daudot et exag6r6e 
par Zola et son groupe,fait sa premiere apparition 
dans le roman Catalan, efc seulement sa secomle, 
peut-etre, dans le roman espagnol. Le critfirium 
naturalisLe, l'esthetiquc naturaliste apparaissent 
dans le Papillon, et dans les precedes litt6raircs 
de laclure, et dans les sources sup6ricures dc con- 
ception et dc vivification des personnages. 

« Les proctfd^s sont franchement naturalistes. 
La distribution en tableaux, formant chacun d'eux 
d'une certaino manierc corps a part, et tons en- 
chain6s par l'unite supyrieure de Taction, la pre- 
dominance conc^dee & l'616menL descriptil' sur l'c- 
lement narratif, predominance dont nous ne nous 



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NARCIS OLLER 



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plaignons pas, parce qu'elle n'est pas exageYee en 
general, et parce qu'elle Fail de ce roman line pein- 
Uire exacte de notro ville. Tout ceci est natura- 
lisme pur. II y a la le respect de la verite, verity 
qui pour etre vne pap des yeux qui plongent plus 
avant que les yeux du vulgaire, ne laisse pas 
d'etre ve>it6, commo elle ne laisse pas de l'etre 
parce que la sensibility de 1'auteur donnp. aux evS- 
nements une vie et une chalcur qu'ils n'auraient 
pas, considered par des yeux mains bien dou^s. 
L'Art consisLe pr^cisement en cela. Si les choscs 
sont de la couleur du cristal a travers lequel on 
les regarde, l'objet del'Artest deles l'aire regar- 
der, grace au cristal que Farliste place sur elles, de 
maniere a mettre en saillie les elements dominants 
qui sont ensevelis dans leurs entrailles, les 616- 
ments esthetiques, le? elements do haute morale 
qu'elles renferment, inaccessibles a. la vision di- 
rects de la majorite des hommcs, et que le verita- 
ble artiste Fait jaillir vigoureux avec la verge de 
Moise dc sa perspicacite geniale. Cela explique 
qu'un paysage peinl soit bieu des fois superieur 
au meme paysage vu dans la nature. L'artiste y a 
trouve une note, une impression, un point de vue 
que le profane ne savaity voir. Gette note y etait- 
elle? voila le grand raystere de la philosophic, mys- 
tere que la science ne diScouvrira pas. 

« Gette digression faite, et ce principe exposi 5 ,, 
qui, s'il n'etait pas oubliS, mettrait un terme a 



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NARC1S CILLER 



bien des dissensions d'6cole, continuons & parler 
du Papillon, et reniarquons-y la presence d'un 
autre des Elements, dont 1' intervention dans le 
roman contemporain est due a l'6cole natura- 
liste. 

« Le caractere dominait dans 1'ancienne litera- 
ture, etudie dans ses lignes generates, dans ses phci- 
noraenes typiques. Plus que des personnes, les 
pcrsonnages elaient des personniflcations, une es- 
pece d'allegorie ; plus que le heros ils etaient l'h.6- 
roisme, la vertu plutot que l'homme vertueux, le 
vice plutdt que l'homme vicieux. L'algaradc ro- 
mantiquc acheva l*exage>ation du systcme, en pe- 
netrant, toute voile dehors, dans la convention, 
triss belle souvent — ne soyons pas ingrats — 
mais enfin convention. Aujourd'hui, et e'est a la 
nouvelle 6cole que Ton doit la nouvelle direction, 
le casidsme regne. 

« Ce n'est plus la vertu, pi le vice, ni l'h^roisme ; 
ce n'estpas non plus l'homme vertueux, le vicieux 
ou le heros qui sont les types de la litteralure 
roroanesque du jour, e'est un homme vertueux, 
un vicieux, un heros determine, concret, incon- 
fondable, influence par toute cetLe serie de cir- 
constances qui dans la vie rfielle forment la per- 
sonnalile do chaquc individu et qui, dans cette 
memo vie rfielle, le portent, a chaquc moment, 
clans chaque situation, a agir do telle maniere et- 
non pas d'une autre. 



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NARCIS OLLER 



« L'age, la position sociale,le milieu ambiant, la 
profession, le temperament de cbacun, sont, il n'y 
a pas de doul'e, autant de facteurs qui agissent 
d'une maniere tres efficace sur chaque entity mo- 
rale, et qui, sans emp§cher absolument la liberty 
de ses actions, I'.oppriment en bien des cas d'une 
elreinte si 6troite, que la volonte" ne pcut s'y sous- 
traire sans un effort extraordinaire. Nous ne sou- 
-tiendrons pas naturelleraent que les anciennes 6co- 
les 1'aient absolument ignored L'humain s'impose 
toujours & 1'bomme. Mais si elles en tenaient 
comple dans le r6sultat, elles n'en tenaient pas 
compte dans l'enqufHe [narrative des causes de 
ce metne r6sultat. 

« Elles n'analysaient pas comme on analyse 
maintenant et, en eHudiantles peVipeHies psycholo- 
gizes que souffrait la vo]onte\ elles conside>aient 
le cerveau dans les murailles du crane et les sen- 
sations dans la maniere immate>ielle d'agir surl'e- 
tre anime\ 

« Aujourd'hui la physiologie a dans 1'evolution 
dramatique la part quilui appartient ; la vie ext6- 
rieure propre et re'flexe est consid6r6e h sa valeur. 
Les caracteres sont en m§ me temps des tempe'ra- 
ments, des ames qui vivent dans un corps qui 
agit sur ellc aveo une action puissante ; de 15. l'im- 
portance donn^o 5. la description, & la caracte>isa- 
tion locale el personnelle; de Ih, touto cctte exu- 
berance de de'tail, qui distingue l'e"colo naturajiste, 
1. 



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NARGIS OLLER 



que Ton cxagerebien des fois, mats qui, au fond, 
est logique et a sa raison d'etre comme clef d'6- 
venements, qui aulrement ne seraient pus justi- 
fies.' 

« En]isantle/- , fl/)iWon,le lecteur comprendral'op- 
portuniU; de ces considerations; il verra comment 
il y a la tout ce que nous venons d'expliquer cn ter- 
med genfiriques et peut-etre par ccla meme con- 
fus. De la la nouveaule de ce livre; de la Vimpor- 
tance qu'il prend chez nous ; de la la valeur qu'il a 
a l'heure actuelle dans notre literature et que cer- 
tes, nous ne voulons pas amoindrir, » 

Les ccuvres plus recentes de Narcis Oiler ne 
sont pas indignes dc ses premiers cssais. Lcs No- 
tas de color (1883), nouvelles Sorites depuis 1879, 
n^es d'impressions diverses et, pour ainsi dire, au 
hasard des c\fconsiancQS,VFscamja-po(>rcs [hnoie- 
pauvre), triple elude d'avares,en grisaille, obtinrent 
un universel succes de presse. Le public vienl a 
l'auteur du Papillon. 11 est sans conteste possible 
le premier romancier de la Catalogne. Des traduc- 
tions TodI deja r6vel<3 a 1'Italie et ahiRussie : a 
Madrid, on s'inquifite de lui, triomphe sans pair 
pour un provincial, pour un tocaliste. Perez Gal- 
dos,Pereda,MenendezPelayo, e'est-a-dire les som- 
mit6s du roman rSaliste ou de la critique n6o-clas- 
sique suivent avec interet ses tentatives. Le ro- 
mancier, lui, ne se ralentit point. Vi/aniu, une 



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NARCTS OLLER 



elude de petite ville, va succ^der au Papillon. Puis 
viondront des (Hudes surles differentes classes so- 
ciales de Barcelone et de la Gatalogne, un volume 
de Souvenirs d'enfance, et tout ce que, chezune na- 
ture d'artiste, il faut attendrc des impressions et 
du hasard. 

Narcis Oiler n'est pas un litterateur de profes- 
sion: la yic litt^raire n'existe pas en Espagne par 
cette excellente raison que, selon un mot amer de 
Larra, la literature y est une maniere de vivre 
qui permel de mourir de faim. Oiler, avocat au bar- 
reau de Barcelone comme Juan Sarda, vit paisi- 
blement entre sa jeune famille et ses amis, dans 
rm ext6rieur de bon gout, plein d'objets d'art et des 
livres des Maitres qu'il aime. II n'en est pas beau- 
coup, car l'auteur du Papillon semble d'bumeur in- 
transigeante : son modernisme parait assez oxclu- 
sif. II goute peu l'histoire, moins encore le roman 
et la peinture bistoriques : la modernity seule le 
s6duit, II aime la belle poSsie et les beaux vers, 
qu'il ne croit pas en dehors du naturalisme : je 
crois raeme que Coppice et Sully Prudbomme lui 
sourient plus que Richepin et Rollinat, auxquels 
il reproche volontiers le deTaut de sincerite de 
leurs sensations, l'affectation de leurs bravades et 
la recherche ddeadente de leur forme. Lui est un 
moderne, mais un modernc qui croit a des temps 
nouvcaux, qui aspire a l'aurore du xx" siecle et 
non a la chute et au neant. C'est diro qu'il no 



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NARCIS OLLER 



vcut Stre ni pessimiste, ni boudeur du temps pr6- 
sent, et que, romancier el philosophe, le mal qui 
ronge noire vieille soci6t<5- ne hri paralt ni si pro- 
fond, ni si nrv6t6r6 qu'il ne soil gu6rissable, et 
qu'utie nouvelle ct glorieuse jeunesse nc so it pro- 
mise h la RaceLaline. 

ALBERT SAViNE 



Mara 1SBS. 



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LE PAPILLON 



I 



Le soleil rajeuni d'avril ne dcscendait qu'aux 
troisiemesdesmaisons de Barcelono, et joueuse, 
bercant doucement les arbres, une fraiche brise 
y voltigeait. 

Par la Jioqueria l'on n'entendait point encore 
le verbiage des cuisinieres a tablier blanc, avec 
leurs cheveux ebonrilfes et leurs guimpes re- 
passees, jadis portees par leurs maitresses. Un 
essaim de garcons d'hfitel et d'ouvrieres se dis- 
putaient les moilleurs morceaux, les fruits de 
primeur ou le moins chers : alors trois femmes 



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14 



LE PAPILLON 



sortircnt d'un des bauts porches decette balle, 
melees an tohu-bohu-et aux bouscalades des 
acheteurs charges de grarides corbeilles a bras 
qui, par l'ouverhire be.ante, deversaient, comme 
dos cornes d'abondance, dc la verdure fraicbe, 
des queues argentees de poissons, des fruits 
carmines ou dores. Elles traverserent, en se 
faufilant, la chanssee et se rendirent au pied 
d'un arbre dc la Rambla des fleurs pour y trou- 
ver un asile -loin de la cobue. 

L'une d'elles, Mat rone, entre deux ages, 
elait grosse, brune et taiilee comme un geant. 
Ainsi que nos ouvrieres, elle portait des cou- 
leurs brunes et grises, le mou choir de soie sur 
la lute, laissaut voir ses cbeveus clairsemes qui 
commencaient. a s'argenter, et toutc son allure 
denotait un caractere' range et tranquille. 

L'antre ctait petitonne, rondeiett'e, mais de 
muscles flasques. Son teint hlafard et roriehc- 
vetrement'de rides. qui sillonnaient en tout sens 
son visage, mal encadre par un epais voile, torn 1 
bant de travers sur le grand manteau moresque 
qui couvrait son corps, revelaient bien fraricbe- 
ment cette pauvrefe douloureusement dissimu- 
lee,qui nc s'acclimate que dans les grandes vil- 



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LE PAPILLON 



les et qui assujetit avec de trompeuses joies au 
cruel martyre du travail. 

A cote d'ellc marchait vine Glie de service 
toute mal enjuponnee, cbargee d'un corbeille 
si grande que le poicis l'eu desequilibrait. A ce 
moment-la meme, eile la congediait pour qu'elle 
retournat au logis, l'accablant d'une telle lita- 
nie d'ordres et de contre-ordres qu'il eta it im- 
possible de se les rappeler sansl'aide d'uu -ta- 
chygrapbe. 

— J'apporterai les fruits, — - disait la mai- 
tresse, agitant dans ses mains a la peau ridee 
un grand mouchoir term par les quatre poin- 
tes, comme ane bourse pesante et remplie 
d'objets faisant bosse. — Va-t'en! ma fille, va- 
t'en! N'oubiie rien de ce que je t'ai dit. 

; — C'est bien, madame Fine. Allons, bonjour, 
fit en s'en allant cette panvre souillon qui som- 
blait faire la paire avec le chasseur do notre 
armee, tant a cause de son ardeur inconcevable 
que de sa ehetive apparence. 

— Et nous, a noire affaire 1 — commenca 
Malrone, des que madame Fine se fut tournee 
vers elle. — Vous vous serez dit : quelle come- 
die me joue cette femme devant la vermicel- 



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LE PAPILLON 



liere? Jo vais m'oxpliquer. Voycz; hier la ver- 
micelliere m*a parle, mais elle m'a (lit que vous 
aviez des pensionnaires chez vous. 

— Cerlaincment 

— Permettez. Je n'ai rien a redire k cela; 
eependant, en causant, Ton peut s'entendre et 
petit a petit 1'on fait beaucoup de chemin, vous 
savez?Je suis d'ua caractere a aimer chaque 
chose a sa place : la jeune fllle que je vous pro- 
pose pour couturiere n'est pas ma Alio, mais 
c'est comme si elle l'etait, vous savez? Elle n'a 
ni pere ni mere : JDieu leur ait pardonne ! C'e- 
taient 1'uu et l'autre de braves gens, et tres lies 
avec nous, quand vivait encore mon regrette 
mari. Je veus dire que, voyant Toinette... 

— La jeune fille s'appelle Toinette? 

— Pour vous servir, autant qu'ilplairaaDieu ! 
Je vous disais done qu'en voyant Toinette, quand 
ses parents moururent... its moururent d'un ac- 
cident a la fabrique ou nous travaillons aussi 
mon mari et moi, la-bas a Yugitie de M. Castell- 
fort, une fabrique qu'il y avait au pied du rem- 
part de terre, a quatre pas de Sunt Antonif... 
maintenant que tout est change, on me l'a en- 
terree sous les maisons de la rue de Rondo... . 



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LE PAPILLON 



— Ah! oui, oui, elle avait une grande grille 
avec un chateau de fer tout en haut? Toineite 
etait alors une fltlette dans le genre de ma Sio 1 ; 
elte avait cinqans, un peu plus, un pen moins, 
et la voyant sans feu ni lieu, que pouvais-je 
faire? Je la recueillis. Mon homme, cela va de 
soi, ne s'y opposa peu ni prou, parce que Ton 
dit, vous savez? plus on est de fous, plus on 
rit... Je suis d'un caractere... enfm j'ai eu bien 
des mauvaises passes, mais jamais je ne me 
suis donne peur. Voyez : le dicton le dit bien : 
« Aux misericordieux la misericorde divine! » 
et vous savez? avec la confiance en Dieu, quand 
je me vois de l'eau jusqu'au cou, je dis ; * du 
courage et en avant ! » Et vous ne me croirez 
pas? Je suis toujours sortie d'aflaire! — 

Madame Fine enrageait comme un bavard 
condamne a ecouter; elle laissait souvent errer 
sa pensee en d'autres endroits. Tantot elle so 
distrayait en regardant les fleurisfes ornerlenrs 
tables defrais bouquets de fleurs qu'ellesy eche- 
lonnaient k peine tires des grands paniers en 
forme de tambour dans lesquels elles les avaient 
apportes; tantot, tournant ses yeux d'un autre 

1. DimiDutif de Coacepcio. 



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LE PAPILLON 



cote, elle enfilait d'un coup d'ceil !e porche du 
marche encombre d'une foule bigarree qui, on- 
Ire les comestibles entasses, bourdonnait comme 
une guepe dans la ruche. De temps en temps 
elle attrapalt aii vol quelques idees de ce deluge 
de paroles et reeonstruisait a sa facon la con- 
versation, sans se dormer la peine de deman- 
der des eclaircissements sur les points qni lui 
avaient echappe. Eq tout cas, Malrone semblait 
encore fort Soignee clu but vers lequel elle s'a- 
cbeminait. Qu'importait done? 

— J'ai pris Toinette, je l'ai elcvee commo 
mes filles, et voyez-vous, la ou il y en a pour 
Irois, il y en a pour quatre et une aune d'in- 
dienne de plus ou de moins ne devait nous ren- 
dre ni plus pauvres ni plus riches. 

— Regardez! — fit soudain dame Fine, cn 
lui designant uu convoi de brea'cks qui remplis- 
saient de fracas l'almosphero en cctte houro de 
pen de charroi. 

Toutes deux regarderent les voitnres, occu- 
pies par une joyeuse jeunesse, qui passerent 
comme une ombre sous l'impulsion de quatre 
cbevaux a demi emportes et converts de grelots . 

— Comme Ton depense ii Barcelona f Pensez 



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I.E PAPILLON 



id 



un peu ! cette jeunesse s'en va main tenant a la 
campagne, ct de l'argent qu'elle gaspillera en 
vins et en cigares, il y aurait de quoi s'habiller 
toute une annee. 

— Bien sur queoui... D'ailleurs, je voulais 
vous dire que j'ai eleve Toinette dans la sainte 
crainte de Dieu, et que si vous avez dos jeunes 
gens chez vous, pour tout Tor du monde, je ne 
voudrais pas qu'ils me lui tourneut la tete, vous 
savez ? 

— Ah I Dieu juste ! Je vois bien que vous ne 
me connaissez pas et que vous ne connaissez 
pas non plus les gens qui vivent avec moi. 

— Ne vous froissez pas, vous savez?Jc ne 
dis rieu pour vous offenser... Disons moins, il 
pourrait y avoir une negligence,... et line jeunc 
fille, c'est une fleur, un miroir que tout ternit. . . 

— Voyez : — reprit la maitresse de pension, 
accentuant sa phrase etfaisant une pause pour 
reprendre haleine; — vous me plaisez bean- 
coup, car je suistaillee surle meme patron que 
vous. Eb bien I ma fille, pour les servantes, 
vous nventendez bien, a cause dcs servantes, 

. je ne mets pas le pied hors du logis de toule la 
sainte journee, hormis pour venir au marche. 



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Zt) LE PA1MLL0N 

Et croyez que c'est un ennui que je pourrais 
bien, foi-t bien, m'eviter; car, grace a Dieu, je 
n'ai chez moi que ties gens comme il faut, ce 
qu'on pent dire tries sur le volet. Eh I ma fille, 
laisserai-je passer chez moi la moindre incar- 
tade, la moindre parole au dela de ce que veut 
la loi de Dieu! Je vous dis que vous ne me con- 
naissez pas! Certes, moi! a la premiere, je les 
mets tous a la porte... et sans aller plus loin, 
voyez : il y a trois mois, un beau jeune homme, 
fort bien decouple, mon pensionnaire, sous 
l'escuse de s'etre trompe de porte, une nuit, 
est e litre dans ma chambre. Ah bien oui! le 
lendemain son conge t L'on est veuve et il faut 
avoir la reserve d"une jeune flllel Le lendemain, 
l'annonce au journal : Une dame veuve qui ha- 
bile au troisieme etage bien eclaire, etc... rece- 
vrail an monsieur {entretien complet) pour vivre 
en famille. Parce que chez moi, ce n'est pas a 
dire vrai une pension, non; c'est vivre en fa- 
mille. Je suis de naturel tres serviable, savez- 
vous, et j'ai tant do soin pour chacun,quo tous 
les jeunes gens que j'ai le disent : vous etes uno 
seconde mire. Le leudemaiu doue de l'annonce, 
la chambre vacaute est occupee... 



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LE PAPILLON 



Et maintenant savez-vous pourquoi je cher- 
eheunc couturiere ? Pour qu'elle raccommode et 
rapiece le linge de ces messieurs; je ne veux 
pas qu'ils soient en haillons, et deux domesti- 
ques et moi nous ne pouvons suffire a la beso- 
gne. Je m'epuise, je me tne, et puis il n'y a pas 
le temps, la journee est courte. Laissez... a ta- 
ble ils sont neuft 

— Neuf ?... II faut que vous ayez un fameux 
appartement. 

— J^euf, mafllle, nenf; qui mangent comme 
vingt et dechirent comme une douzaine. Yoyez, 
sauf M. Ignac.e, — il y a dix ans que je 
l'ai chez moi et il tient les livres de la savon- 
nerie La Splendeur, — sauf ce monsieur, qui a 
dans les quarante-lrois ans, les huit autres en 
ont moins de vingt-quatre et vous savcz ce que 
mangent lesjeunes gens. Enfln, vous avez vu 
la corbeille; je ne sais pas les faire mourir do 
faim comme le font les vraies h6tesses. C'est 
lalediablel voyez, j'ai, entro autres, un jeune 
homme, M. Louis, qui souvent ordonne le 
diner parce que moi-memejele lui demande. 
Eh bien ! c'est un bon garcon, vif comme la pou- 
dre, serviable, brillant comme un papillon — 



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22 LE PAPILLON 

c'est le surnom que je lui ai donne, — et commo 
il a ce caracterc aimable, il me plait fort de 
lui etrc agreable ! 

— Ah ! quel troupier ! — s'ecria Matrone, dt^- 
signant une domestique, disgracieuse et horn- 
masse, qui, a deux pas dela, riait et plaisan- 
tait avec un grand artilleur. — Regardez, re- 
gardez ceci ! 

Tandis que la servante se tordait de rire, les 
mains sur les cites, les ganses du cordon du 
tahlier blanc voltigcant dans l'air, le soldat se 
bourrait les poches des fruits de la corbeille 
qu'elle lui avait ouverle a terre. 

Cet acte indigna les deux femmes. Matrone, 
ne pouvant secontenir, affronla 3a servante, et 
le soldat ; tout en feignant I'innocence, se fau- 
fila par le liaut de la Kambla, se pelant une 
orange, tandis que madame Fine, encouragoe 
par la retraite de 1'artilleur, chargeait de rcpro- 
chesla fillette qui, a dix pas encore, se defendant 
en les traitant de tripoteuses et de bavardes. 

— Ah ! quel fardeau que ccs coquines ! Voila 
qui entretiennent les dames qui ne vont pas 
au marche... La moitie de leur argent file a la 
caserne 1 Je l'ai toujours dit : malheureux 



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LE PAPILLON 



l'homme qui ue trouve pas une femme bonne 
maitresse de maisou, et une bonne maitresse 
de maison ne peut agir autrement que nous : 
venir faire ses achats elle-meme. Hum ! les 
petits ruisseaux font les grandes rivieres, voila I 

— Assurement ( — repondit Matrone, qui ne 
desirait pas que la nouvelle conversation fut dc 
longue duree. — ■Autrement, apres ce que vous 
m'avez dit, je n'ai aucune repugnance a vous 

envoyer l'enfant mais je vous l'ai dit, vil- 

licz, eh ! viHicz. La jeunesse d'aujourd'hui me 
faittrembler. TantToiiiette que mes filles, je Jes 
ai tenues a l'ecart des amourettes. Elle viendra 
bien assez vite I'heure.des soucis. Pour mainte- 
nant, je ne les veux voir pres d'aucun homme, 
encore moins pres de ccux qui ne sont pas de 
notre classe, savcz-vous? 

— Bien et la jcune fiUe sait-elle coudre, 

sait-ellc faire des piqiires, un faufllage, enfin 
tout ce qu'il faut pour le cas ou 3 un jour, l'ou au- 
rait la fantaisie de se tailler uu costume ? 

— Tout cela elle le sait fort bien ; puisque, 
jusqu'a aujourd'hui, ehe a travaille au Chasmin, 
et que maintenant, quand le travail presse, on 
lui en donne encore h la maison. 



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LE PAPILLON 



— Qui Ten a done retiree ? 

— Vous allez voir Nous avons toujours 

recu beaucoup de bien des messieurs Castell- 
fort. Depuis le malheur que je vous ai dit, ils 
ont toujours ete notre Providence: aussije ne 
puis rien leur refuser. Le vieus meurt ; son 
fils, monsieur Michel, tout comme son pero : 

a Matrone, que voulez-vous ?. Voici. » Et 

cela, e'est beaucoup, ma fille, pour !es pau- 

vres ! Monsieur Michel s'est marie, et sa 

petite dame, un ange sur la terre, s'est entiehee 
des mains de Toinette et m'a demande de la lui 
laisser deux jours par semaine. Que pouvais-je 

dire, moi? Mais il en resulte qu'au Chasmin, 

si on ne les a pas certainement tous les jours, 
on ne les veut pas, et maintenant il nous faut 
nous 6chiner pour voir de reconstitucr la paie 

entro quelques maisons Vous la voulez 

done lundi, eh? Rue de Roig, m'avez-vous dit? 

— Oui ; par la porte du savetier ! qu'elle 
vienne bon matin, eh? 

— Ello n'y manquera pas, n'ayez peur. Al- 

lons, je suis ravie de vous connaitre 

Yoyons si ca fera, voyons t 

— Je le pense. Portez-vous bien. Yenez me 



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LE PAP1LL0N 



voir quelque jour, si cela vous plait, nous ba- 
varderons un peu. 

— Oui, s'il plail a Dieu, 

Et 1'irne et 1'autro s'eloigntirent, se confon- 
dant a la fourmiliere qui augmenlait a mesurc 
que le soleil descendait enlrelacer ses rayons 
d'or aux clairieres du feuillage des platanes, 
qui couvrent la Rambla, comme d'une belle et 
large treille. 



2 



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II 



Louis, de qui parlait dame Fine, faisait sa 
quatrieme aunee de droit et etaii bien vraiment 
sympatliiq'uo autant qu'il est possible 

Aimant peu a faire le gommeux et a se pro- 
mener gante et tire a quatre epingles, presse 
dans la foulq comme Ton so promene a Baree- 
line, goutant moins encore la vie des salons ou 
du cafe, il trouvait son plaisir a s'eloigner des 
quartiers d'alture urbaino. Quant a la pension 
de la rue de Roig, il s'y trouvait tout a fait dans 
son element. II s'apercut bien vite qu'il etait 
regarde d'un bon ceil par la maltresse, que les 
alentours etaient pleins de petites ouvrieres 
etourdies, et, quand il sortit au balcon de sa 
chambre et qu'il entendit les limes grincer, les 
marteaus frapper sur les enclumeset les bruits 



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LE PAPILLON 



discordants dn travail s'echapper par toutes 
lcs portesde cetle.rue d'ateliers et de boutiques, 
il lui sembla qu'une brise de Ripoll, saville na- 
tale, arrivaitases sens pour lerajeunir et dilaler 
son cceur. 

Simple dans son commerce, gai comme des 
castagnettes et plus savant qu'un livre pour 
traiter chacun comme son caractere le rendait 
neeessaire, il frit bienttit le roi du quavtior. II 
entrait et sortait de toules les maisons comme 
de la sienne, plaisantait avec tout le monde, 
conseillait qui le voula'tt, calinait les meres et 
par contre-coup contait flcurette aus filles, in- 
tervcnait dans lesquerelles des voisins pour les 
terminer par quelqn'une de ses saillies. 11 im- 
provisait des bals avec ses camarades et les 
jeunes filles du voisinage, dans uno boutique 
ou dans la salle a manger de la pension, aus 
sons d'un orgue quijouait toule une soiree pour 
vingt sous 3 et il fimssait par etre le rove dore de 
ces jeunes filles. Ouil passait la joie retentissait, 
les rires eclataient sur toutes les levres, comme 
le soleil fait eclore les fleurs et s'exhaler les ar6- 
mes lorsqti'il jette un regard sur lcs champs. 

— Quanduous vous voyons venir, nous di- 



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LIS PAP1LL0N 



sons : voici le vent t — lui disaient parfois avec 
!a plus grande sincerity les femmes du quar- 
tier ; mais ce qui est certain c'est qu'a toutes 
il I eur faisait venir l'eau a la bouclie, et que tout 
le voisiuagelui eiit don tie jusqu'a sa chemise. 
Pour dis francs, le cordonnier lui faisait les bot- 
tines qui en valent quiuze ; la revendeuse lui 
cedait les fruits presque gratis ; pour lui etaient 
les premiers ceillets, les plus belles pensees qui 
venaient a eclore dans les jardinieres des bat- 
cons, et les couturieres du quatrieme du n° 8 lui 
faisaient les cols a 25 centimes, a oO centimes 
les poignets et le fournissaient de cravates a des 
prix invraisemblables. 

A la pension, nul de ses camarades n'etait 
soigne et choye commo lui: dame Fine se lais- 
sait gouverner par lui ; les servantcs accouraient 
asachambre quand elles 1'eriteiidaient demander 
une chose quelconque. Par contre, il faisait les 
gros yeux quand il voyait chaque jour diminuer 
les quartiers de sucre qn'il apportait du cafe 
et qu'il empilait dans son tiroir pour en faire des 
orangeades ; il lcur donnait de temps en temps, 
le dimanclie, de l'argent pour assister a la repre- 
sentation da soir au theatre Romcaoua l'Odeon, 



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LE PAPILLON 



29 



et meme une ou deux fois etait all6 danser avec 
elles rue de la Canuda ou a la Salle Orien- 
tal . 

Son corps bien proportioning et pas tres grand, 
comme celui de nos montagnards, revelait la 
force et la robustesse.La simplicite de son cos- 
tume, la maniere gracieusement negligente 
dont il portait le chapeau melon et le veston a 
1'umericaine lui donnaient ['aspect d'un artiste 
p]ut6t que celui d'un eludiant en droit. Une 
barbe tres fine et blonde eneadrait sa figure 
ovale, adoucissant le dur relief de ses traits 
allonges de satyre. Ilavaitle front bonbe et Ires 
souvent ses cheveus f rises et rebelles y ram- 
paieutle long comme les convolvulus quicouron- 
nent les hautssommets. Sesyeux noirs eteveilles, 
comme ses levres charnues et elastiques, etaient 
les esclaves les plus adroits de son intelligence. 
Quand il s'emportait, ils flamboyaient; quand il 
suppliait, ils se remplissaient d'une douceur 
suave. II ne pouvait regarder, il ne pouvait 
ecouterque ses narines ne s'ouvrissent ou nc so 
fermasscnt, tout comme si pour lui le sou, 
lalumiere, les idees elles-memes etaient char- 
gees d'odeurs, ou comme si son extreme sensi- 
2- 



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30 



LE PAPILLON 



bilite percevait les vibrations de la matiere, 
impercepliblcs pour les autres. 

Son caraclere avait vraimentplus de puissance 
que n'ena la caisse d'un banquier. Quand quel- 
qu'un de sa famille arrivail a Barcelone et trou- 
vait sa garde-robe abondammeut pourvue de 
vetements et de chaussures, sans qu'il envoyat 
cbez lui de grosses notes, le parent ne savait 
comment s'expliquer cette merveille. Luirepon- 
dait: — « Cbercbez done comment le soldat qui 
sait' se retourner est toujours si propre et si 
bien nourri? » — et il terminait sa reponse par 
un eclat de rire plein de sympatbique malice: 
— (i Ge sbnt les consents de la milice armee ; je 
le suis de celle qui porte la robe ; voila tout le 
mystere. » 

Parfois il surprenait plus encore ses parents, 
arrivant a leur hotel avec des billets do theatre 
ou une voiture pour aller promener, que per- 
sonne ue payait en la quiLtant. Les billets lui 
venaientde ses relations avec les fond atom's de 
societes dramatiques; quant a la voiture, il s'en- 
tendait avec un cocher de place qui habitait la 
meme rue. 

II etait sympathiquc au point de faire taire 



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LE PAMLI.ON 



l'onvie de ses camarades. lis voyaient bien que 
sur oe terrain ils etaient devanc6s et jouaient 
tou-t au plus le role de comparses; mais comme 
en meme temps ils so sentaient attires par sa 
seduction, ils n'en faisaient pasretomber iafaute 
sur lui et ne savaient quienrendre responsable. 
11 n'y avait la niartifice ni soif de dominer: c'etait 
la nature qui s'imposait, et qui accuserait la na- 
ture? D'autre part, Louis avait toujours des 
attentions pour eux s les aimait sincerement et, 
loin de les mepriser ou do vivre a l'ecart, leur 
faisait partager ses plaisirs et ses distractions. 

Avec deux de ses compagnons seulement, il 
n'avait trouve aucun liant: M, [gnace, homme 
morne qui, d'un repas entier, n'enlrebaillait 
point les levres, et Thomas Leassada que Ton 
surnommait generalement I'Americain, parce 
que, enfant encore, il etait alle en Amerique, ou 
son vaurien de pere avait dii emigrer, avait 
roussi a rachcler son nom et fini par s'enri- 
chir. 

Desircux que son flls putun jonr augmentcr 
les rcveaus de ses sucreries, il 1 'avait envoye 
en Espngne pour deveniringenieur mecanicieu ; 
mais peut-etre par suite de la ressemblance 



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32 



LE PAPILLON 



qu'ily aentre tin pot et scs tessons, Thomas etait 
en voie de lacher le metier et de se jeter dans 
des sentiers de perdition, line fois riche, son 
pere no refrenait plus sa prodigalite naturelle, 
ne refusait rien al'etudiant qu'il aimait comme 
ses yeux et esperait que cetle conduite serai t 
recompensee comme il convenait. Mais, par 
malheur, Thomas devint un epicurien raffine, 
fort pen dispose a faire tout ce qui no lui plai- 
sait pas. N'aimant point les livres, il ne prit pas 
la peine de demander ou etait l'Ecole; le premier 
ami qu'il trouva a Barcelone,remmena au cafe 
de Prance pour jouer au billard, son passe-temps 
favori, et la il perdait la plus grande partie de 
ses journees et de son argent. La glace do ses 
doctrines avail desseche en lui les sentiments, 
il ne se preoccupait peu ni prou de remplir ses 
devoirs sacres; froid de caractere, comme lui 
seul, il ne se fachait jamais avec personne, tout 
en mettant les autres hors d'eus-memes avec 

" son demi-sourire de figure grecque qui semblait 
s'etre deja fossilise sur sou visage extenue et 
couleur de momie. 

On comprend que ce temperament de vieillesse 

. anticipee ne pouvait s'accorder avec les habitudes 



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LE PAPILLON 



33 



et les pensees de ce Papillon enrage, tout jeu* 
nesse, tout sentiment, tout spontaneite ; aussi 
y avatt-il souvent entre eux de grands chocs 
d'ou celui qui avait lo plus do cceur sortait ton- 
jours blesse. Thomas parlait de lafcmmecomme 
d'une machine; Louis, grincant des dents, evo- 
quait avee 1'imprudence de la jeunesse Ie sou- 
venir de. sa mere, et comme il s'effrayait de 
Tavoir fait, en levant les yeux il rencontrait 
1' imperturbable sourire de son adversaire qui, 
pour completer sa reponse, haussait ies epaules 
avec une indifference sarcastique. Quand il en- 
tendait conter les plaisanteries decentes de Louis 
avec les jeunes fllles du voisinage, il le traitait 
de niais et prenait pitie de lui. 

Thomas et M. Ignace etaient les seuls qui ne 
prissent pas part a tout ce branle-bas. 

Mais, comme tous les caracteres sont tailles 
k facettes et qu'une des plus marquees chez Tho- 
mas etait la faculte d'etre, quand il lc voulait, 
petillant d'esprit, comme il ne s'agissait plus 
de gouts opposes, Louis, ardent admiratenr de 
l'esprit, lui faisait des appels, lui lancait des 
reclames pourecouter et applaudir ses repart'tes. 
Enfin, si Thomas etait esclave de la froideur de 



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34 



LE PAPILLON 



son cceur, Louis l'etait dc la vehemence de ses 
enthousiasmes, etsitoutce qu'ilavaitdc sympa- 
thique dependait de cette geuereuse debauche de 
gaiteet defolie, les effets de saconduite n'etaient 
souvent pas moins mauvais que ceux de celle 
de Thomas. lis pouvaient done se partlonner t'un 
a r autre. 

— ■ Que sais-tu? Que sais-tu, toi qui de ta vie 
n'asprislapeinedc rien considererserieusement. 
— faisait YAmericain lorsque Louis combattait 
ses theories. 

— Oh 1 tu as tant etudi6f 

— Si je ne l'ai pas fait, j'ai penseplus que toi, 
maitre flambees. — C'etait le suruom dont il 
1'alTublait. 

— Vive. la modestie I 

— La modestie est une dc ces hypocrisies 
qui ne peuvent decevoir que les gens legers. 
Nul n'est exempt de vanite, mon cher; chacun 
met son merite plus h^iat que celui des autres. 
La vanite absolue est blamable parce que nul 
n'a lous les merites; mais la vanite relative, 
comme la mienne, eonsistant il crpire que je 
connais le monde phis que toi, quoj'ai plus do 
serenite de jugement que tu n'en as, est aussi 



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LE PAPILLON 



33 



legitime que 3a tienne qui consiste a te croiro 
plus do sentiment... 

— Allons ! allons ! La philosophic en avant 
comme toujours ? — finit par dire Louis. Al- 
lons ! je t'accompagne fairc une partie de ca- 
rambolages. 

Et commo ordinairement ces discussions 
avaient lieu au dessert, a l'heure des corollaires 
de la conversation qui a servi de theme pendant 
le diner, ils se levaient de table avec les autres 
etudiants ct sortaient ensemble, laissant dame 
Fine et les gens de service plonges . dans des 
commentaires senlimentaux, toujours favora- 
bles a Louis, toujours contraires a YAmericain. 
M. Ignace, cependant, le journal sous le 
nez, le coude sur la table, tranquille comme 
s'il eiit ete seul, se mettait au courant de la po- 
litique et savourait les delices de l'uniquo ci- 
gare qu'il se permettait de fumer les jours de 
travail. 



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Ill 



I Le lundi matin, Toinette ar'riva avec une 
ponctualite militaire, Au premier coup d'ceil, 
elle fit la conquetti de dame Fine. C'etait une 
jeune fille d'environ vingt ans, graude, bicn 
faite, brune coloree, a la demarche aisee, a 
l'air serieux, au regard modeste. Son profil ac- 
cents et une certaine ride verticale dans l'en- 
tre-sourcil qu'elle contractait tres souvent, don- 
naient a son visage une gravile extraordinaire, 
indice d'un caractere fort ct resolu tout a la fois, 
qui s'accordait bien avec la majeste d'ensemble 
de cetto figure sculpturale. Elle parlait avec un 
ordre et une nettete surp renaut s chez une per- 
sonnc de sa classe, et sa voix de contralto tres 
prononcec, arrivait au cceur avec un charme 



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LE PAPILLON 



37. 



particulier. Los gens qui aimeut l'extraordinaire 
eussent dit qu'elle avait ete enlevee de quelque 
berceau de dentelles. 

Comme la cbaleur veiiait, dame Fine placa 
sa table de couture pres du balcoa de sa cham- 
bre, eteudant le rideaua bandes blcues pour ta- 
miser la lumiere et laisser entrer le frais. Puis, 
elle s'assit de l'autro part de la table et achemina 
la conversation vers l'eloge dc sa maison, la 
tranquillisant au sujet des etudiants que crai- 
gnaitMatrone et qui, sous aucun pretexte, no 
devaient penetrer ici. En meme temps, elle 
scrutait le passe 1 et le present de la couturiere. 
Son discours facetious dura pres d'une heure 
et demie et, point par point, ello y repeta toute 
la conversation de la Rambla. 

— Voyez, — fit Toinette, — ilne faut vouseton- 
nerde rien de ce qu'a dit Matrone : elle m'aime 
comme une mere, comme je ne pourrai jamais 
le lui rendre assez, et Ton peut dice qu'elle a 
plus de soins de moi que de ses filles, peut-etre 
parce qu'elle m'a vue plus abandonnee. Elle est 
bonne, tres bonne ! Et ce qui la tracassele plus, 
c'estla crainte que nous ne tombions entre les 
mains d'un mauvais homme Tant que, 

3 



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LE PAPILLON 



savez-vous ? parfois elle nous fait rire, parce 
qu'il scmble quo nous n'avons pas asscz do con- 
naissance pour distinguer qui sont les bons et 

qui les mauvais On pout eroire qu'clle m'a 

fait cles sermons hier et aujourd'liui 1 «N'e- 

coute ancun etudiant ne te laisse pasaccom- 

pagner par les rues garde-toi bien de dire 

ou tu habites » Yoyez-vous ca, comme 

si j'etais quelque choso de si important que 
tous s'enamourent de moi, que tous me veuil- 

lent suivre et venir voir a la. niaison ! 

Yoyez: elle a iellement peur du qu'en dira- 
t-on, que je snis bien sure que, si elle m'aper- 
cevait un jour avec uu jeune bomme par les 
rues, ou si elle remarquait qu'on vient conter 
fleurette sous le balcon de lamaison, comme on 
lo fait a des jeunes filles tres honnetes, elle me 
cbasserait de claez elle, oui, elle me chasserait 
de chez elle. 

— Elle est done bien severe ? 

— En cette maticre, on ne saurait croire a 
quel point. Mais, vous comprenez, elle le fait 
pour le bien et il nous faut la respecter : je me 
garderai bien de lui desobeir la-dessus et sur 
bien d'aufrcs cuoscs, ne fut-ce que pour lui 



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LE PAPILLON 



epargner 1c chagrin qu'elle en eprouverait. Pau- 
vre femme, apres qu'elle a tout fait pour moi I 
— Madame Fine, on vous demande ; — fit 
la cliambriere cn passant sa (ete par la porte 
entre-baillee. 

La maitresse de la pension sortit, et au bout 
d'un instant, Toinette cntcndit des pas presses 
et lourds qui venaient en se rapprochant. Cette 
cliambriere, lesjambcsa son cou, des qu'elle en- 
tendit Louis remuer dans sa chambre, y entra 
pour lui dire qu'il y avait une couturiere belle 
comme un seraphin et que dame Fine semblait 
vouloir la confire dans sa chambre. L'etudiant 
fit un bond, comme s'il se sentait du feu sous 
les pieds. Unejeune fillenouvelle et belle, quand 
il etait presque las de celles du quartier, e'e- 
tait pour lui comme un lot de la loterie. 

— Elle veut la confire, dites-vous ? Je vais 
appeler madame Fine. 

II pria, demanda, supplia, mit enjeu toutes 
ses seductions, se demena des pieds et des 
mains pour attendrir ce Cerbere en robe de cham- 
bre a carreaus toute chiffonnee; voyant qu'elle 
lui echappait sous pretexte d'enfermer sous 
cle et verrou ce tresor, il lui courut derriere et 



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40 LE PAPILLON 

la prenaut comiquemeut par la nuque eutra 
avcc elle dans la chambre. 

Fine so laissa tomber sur une chaise en souf- 
flant; Toinette,. do prime abord un peu intimi- 
dee, finit par cacher ses fous rires dans son tra- 
vail, enentendantles saillics de l'etudiant, sail- 
lies qui faisaicnt Iressauter de rire lo ventre 
de la brave hotesse, rouge comrae un perdrean. 

— Voyez done, comme si j'etais un voleur et 
vous une relique : on dit que je ne puis pas 
vous regarder, Toinette. On m'a dit que vous 
vous appeliez Toinette?... 

— Cost vrai... Si vous aimez a regarder 
les fiiles laides, vous pouvez bicn me regarder, 
allez ! 

— Oui, j'ai co mauvais gout; — fit l'etudiant 
avec une ironie accentuee. 

Puis se retournanfc vers la maitresse de pen- 
sion : 

— Vous voyez, j'ai son consentement, pas be- 
soin du votre 1 

— Allez au diable ! — s'ecria dame Fine, 
riant encore de cet air bicnveillant qui prouvait 
combien le Papillon avail enjole son cceur. 

Louis prit une chaise, et resla la a bavarder 



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LE PAPILLON 



41 



une hoane partie de la matinee, pour y revenir 
I'apres-midi, soil en tete-a-tete, soiten presence 
de !'h6teliere. 11 trouvajolie, et meme tresjolie, 
Toinette. Elle fut conquise par la petulance, la 
grace et le coeurde Louis. 11 ne s'echangea pas 
entre eus un mot d'amour, ils causerent de 
mille choses differentes, et sur toutes,re-tudiant 
exposa une maniere tie voir si originate, si spi- 
rituelle et si gaie que la jeune fllle en fat char- 
mee autant que de la forme legere et franclie 
dont il habillait sa pensee. 

Le soir arriva, et, tandis que la coiituriere, 
tournaut le dos a Louis, se mettait le grand fi- 
chu bien tombant sur les epaules et se dega- 
geait les"oreiIles de celui qu'elle portait sur la 
tete, l'etudiant, qui pronienait ses yeux eblouis 
sur l'elegant profil de toute sa personne, mur- 
mura : 

— Si vous voulez que je vous accompagno, 
Toinette? 

— Oh! pourcelanon! — repondit-elle d'ua 
ton resolu et froisse alafois. 

Peu.t-etre, pensa~t-elle. Mat rone a-t-elle rai- 
son? Son cceur eut un soubresaut comme si on 
l'avait vraiment insultee. 



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42 



LE PAPILLON 



L'etudiant n'insista pas, et comme elle le vit 
se taire, la bonne opinion qu'auparavant elle 
s'en etaitformee,ne tarda pasareprendre empire 
dans son esprit. Tranquilliser, les joues per- 
dant peu iLpeu leur rongeur, elle lui tendit la 
main et prit modestement conge. Sur le pa- 
lier do .1'escalier, elle dit a la maitresse de la 
pension : 

— Vrai, vous avez la on jenne homme Men 
amusant, bien amusant. 

— Vous l'avcz vu, un farceur,- qui nous fait 
rire tout le jour ; — repondit madame Fine, 
repetant ensuite pour la vingtieme fois : — 
A lundi, n'est-ce pas? Faites attention de l'ou- 
blier! 

Et, parl'ouverture de Tescalier sombre, on en- 
tendit la voix do Toinette repondre entre les 
coups' de marteau du savetier : 

— Ne vous inquietez pas, ne vous inquietez 
pas ! 

Elle trayersa la me de l'H6pital, et, coupant 
par le passage de Bernardino, elle se dirigea 
par le plus court vers la rue de Montserrat 
qu'elle habitait. Kile marcbait, s'efforcant d'evi- 
ter parde constants crochets le coudoiement de 



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LE PAPILLON 



43 



la multitude d'ouvriers qui, a cette heure de 
fermeture, inondait tout ce faubourg, encore en- 
veloppe des ombres du crepuscule. 

Be temps a autre, elle tournait la tete crai- 
gnantque 1'etudiant ne la suivit. 

Parfois, elle croyait voir son buste emerger 
entre les flots de blouses et de tetes qui oscil- 
laient derriere elle et semblaient devenir de plus 
sen plus deuses dans l'eloignemerit. Quand cela 
arrivait, elle ralenlissait le pas, laissait avaneer 
le Hot sur lequel son attention s'etait fixee, et, 
une fois convaincue qu'il n'y etait pas, repre- 
nait sa march e avec plus d'entrain. Les carre- 
fours la retardaient encore, car elle craignait, a 
chacun, qu'il ne panit soudain devant elle, mais 
I'un apres l'autre, ils defilerentsans la rencontre 
redoutee, et, a la fin, elle s'accusa elle-mtime de 
folie, pour avoir songe un seul instant qu'un 
monsieur comme Louis put peuser a elle et eut 
un tel desir de savoir ou elle habitait. 

Comme elle traversait la rue Neuve, revant 
ainsi, soudain ses jambes faiblirent sous elle. 
Devant la vitrine d'un armurier, ou la lumiere 
resplendissante de grands bees de gaz se mul- 
tipliait en se refletant dans le miroir des armes 



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44 



LE PAP1LL0N 



polies, elle vit Louis, causant avec une fille. La 
clarte de cette rue, et surtout le flot dc himiere 
que repandait la dcvanlure, mettait nettement 
sous ses yeux tous les details ot ne lui permet- 
tait pas ]e doute : c'etait Louis. 

Le premier mouvement deToinette fut de s'e- 
-loigner, de prendre 1' autre trottoir; mais,'san-s 
qu'elle !e voulut, ses pas allerent a la derive, 
et, en passant, elle se trouva fr61er presque les 
couple. En un clin d'ceil d'abord, puis en fixaut 
d'une maniere precise, elle vit avec joie que 
cetle fois comme les autres elle s'ctait trompec, 
C'etait un inconnu. 

Comment diable avait-ellc cru le brave etudiant 
si dehonte! lilt comment diable le confondail- 
elle avec tant de gens ! Avait-il par hasard l'air 
du premier verm ! Etait-il si ordinaire qu'on put 
ainsile confondrelEtune autrefois elle s'accusa 
de folic ct d injustice ! Certain emont, Louis lie 
lui avail pas donne de raisons de le croire si 
bas; et comme maintenant elle recomposait sa 
iourmire dans son imagination, elle voyait bien 
qu'il etait beau, elegant et inconfondable. 

Comme elle y pensait, l'esprit plein de Louis, 
elle arriva au logis et dut cent fois se mordre ]a 



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LE PAPILLON 



langue pour ne pas raconter aux fllles- de Ma- 
trono la connaissance qu'elle avair faitc co jour- 
la. Plus tard, elle se mit au lit et reva a l'etu- 
diant. 



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IV 



Le lendemain, Toinette travailla chez elle. 
El : e se leva de bon matin, se lava et se coifl'a, 
so fachant plusieurs fois contre l'entetement 
d'une meche de chevenx revoltee, et, une fois 
sa petite chambre en ordre, elle ouvrit la fene- 
tre a deux battants pour metlre dehors le char- 
donneret. 

Ses yeus parcoururent invobntairemerit la 
rue de Montserrat et sa prolongation par la rue 
dcGuardia. Be cette chambre, on les voyait a vol 
d'oiseau, commo un vullon d'une hauteur. En 
bas, ouvriers et charrettes passaieut allant au 
travail, les memes peut-etre qui en revenaient 
la veille, quand elle ren trait a la maison, si 
absorbee dans ses pensees. La lumiere de cette 
heure, crepusculaire dans la partie la plus pro- 



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LE PAPILLON 



47 



fonde de la rue, lui reproduisit la scene de la 
veille et lui fit revoir avec un certain plaisir 
l'image do Louis, gu'elle avait si deplorable- 
ment confondu. 

Le sein snr la balustrade, se detachant dans 
I'ericadrcment poetique que faisaient au balcon 
les flies de balsamines et do convolvulus, qui 
poussaient dans deux jardinieres, pleines, d'au- 
tre part, de pensees et de yiolettes odorantes, 
elle demeura longtemps, la pensee nuageuse, 
le regard perdu, sans conscience de sa propre 
existence, jusqu'a ce que Matrone la reveillat en. 
sursaut. 

Elle rentra alors, fit ses adieux a cette brave 
femme et a ses filles qui allaient au travail, et 
placant la machine a coudre pres du balc.on, le 
panier a ouvrage a cote d'elle, elle commenca 
sa tache de la journee. 

Contre son habitude, le temps, compte, 
emiette par le grattement de l'aiguille, lui pa- 
raissait sans fin. Durant cette journee, son cceur 
s'assombrit et se rasserena plus souvent que 
celui d'une bysterique ; les memos souvenirs, 
les memes objets lui semblaient tantdt gais et 
tantot tristes. 



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48 



LE PAPILLON 



Elle pensait a ses parents defunls, a sa situa- 
tion d'orpheline, ct une larme qui la trahissait 
troublait sa vue ; soadain, comme si quelque 
deception cruclle luifaisait envier l'autre monde 
elle disait a part elle: « lis sont heureux ! » 
Puis, elle cessait de travailler, jetant un coup 
d'ceil a l'entour et s'ecriait gaiement : 

— Je suis certes as-sez bien : que peut desi- 
rer une orpheline comme moi ? C'est vraiment 
aci un coin du paradis : j'y ai des fleurs, le 
chard onneret, la machine qu'alafiuj'aigagnee, 
moil petit lit de fcr avec un bon matelas ct 

unepaillassebien molle, ma commode 

II est vrai que le miroir m'a semble bien terni ; 
aujourd'hui je m'en acheterai un plus net. 

Puis, ce balcon tout baigne^de soleil, ce bal- 
con, c'est comme une voiture qui serait arret tic. 
En voit-on du ciel, en voit-on des terrasses 
d'ici 1 Savez-vous quelque chose de plus amu- 
sant que ce que je domine ? Ces messieurs, 
amateurs de fleurs, qui viennent les arroscr 
enrobe de chambre et en bonnet grec ; ces 
domestiques qui etendent ou plient du linge, 
puis le laissent soudain a terre, se disputent, 
s'arrachent les cheveus avec la servante de la 



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LE PA.P1 LLON 



maison voisine ou s'insultent a pleino gorge 
avec celles qui mettent la tete b. la fenetre de la 
cour de service; ccs militaires qui jouent a cli- 
gne-musette avecles danseusesdunumero A; ce 
jeune horame si drole qui passe taut de temps 
ii cote do cettc jeune fllle, le livre a la main et 
les yeux fixes sur scs yeux, ces amateurs de 

pigeons qui Youlez-vous jouer que e'est 

un etudiant ce garcon ? Mais,-oui, un airhardi, 

malin comme Louis ! Pauvre Louis, quelles 

intentions je lui ai supposees hier!.... Oh! et 
cette nuit, pourquoi ai-je reve qu'il se noyait ? 
Quelle peine j'eprouvais en voyant qu'il ne so 
saisissait pas de mes bras ni de la corde que 
je lui avais jetee. Voyez un peu ce que je suis 

alle rever ! Moi, qui ne me suis jamais 

embarqnee me trouver dans un bateau, suivie 
de Louis qui nageait d'une maniere desesperee. 
Quel tourment, quelle agonie quand je voyais 
que je le laissais daus le va-et-vient des 
flots! » 

Et comme elle en arriyait la, une plainte in- 
volontaire du coeur s'echappa de son sein, tout 
de meme que sa pensee se couvrait de nouveau 
d'ua brouillard. 



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50 LE PAPILLON 

Inclinee sur sa machine, ]es doigts touchant 
presque l'aiguille, elle voyait la toile se deve- 
lopper comme un nuage blanc qui s'evaporait 
de l'autre cote de la petite table. Extase etrange 
ou le monde qui l'entourait disparaissait ! son 
cceur nattait follement, sa raison demeurait en- 
dormie et son ame se noyait dans une mer 
douce et amere ou l'emotion cmparessec se lais- 
sait bercerl Sans qu'elle en cut conscience, ses 
pieds se ralentireut peu a peu, le volant perdit 
l'impulsion, raigniile comme ensommeillee pi- 
qua d'abord par sauts, puis par chutes mouran- 
tes, jusqu'a ce que la machine s'arreta comme 
envahie, elle aussi, par la meme extase. Toi- 
nette demeura un bon moment la tete couchee 
sur ia main gauche, la vue perdue dans les es- 
paces azures ou floltaient des bouquots d'ecume 
transparents et pleins de lumiere commo des 
panaches de fumee. 

Soudain, une secousse mysttirieuse la fit re- 
venir a elle ct elle reprit sa tache avec une 
ardeur plus graade ; mais tour a tour les exta- 
ses, les indecisions, les iristes souveaances, les 
douces pensees s'emparerent d'elle toute la 
journee, toujours entrecoupees par une ques- 



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LE PAPILLON 



51 



tion a laquelle clle ne repondait point et qui 
vibrait dans sa pensee comme cette phrase 
capricieuse qui, ca et la, revient dans les sonates 
de Beethoven : « Luudi ! quand sera-ce limdi ? » 

Durant le souper, ses amies, Sio et Angele, 
remarquerent qu'elle etait plus distraite que de 
coutume. 

Le coude sur la table, uuejoue dans la main, 
elle fixait longucment le reflecteur brillant de 
la lampe a petrole attaehee a. la muraille, indif- 
ferente, sourde a la conversation qui animait le 
repas. 

— Eh bien ! Tu as les yeux dans la lune au- 
jourd'imi? Yeux-tu ou ne veux-tu pas de la sa- 
lade? — faisait Sio, en lui secouant tendre- 
meut le bras. 

— G'est vrai, on ne sait a quoi tu penses f 
— ajoutaient en duo Matrone et Angele. 

Toinette rougissait, comme si Ton eiit sur- 
pris ses sentiments secrets, riait par force, di- 
sait que c' etait sommeil qu'elle avait et cssayait 
de se reveilleren mangeant tres vite, pour tom- 
ber encore dans un nouvel aneantissement. 

Elle eut 6te bieu embarrassee d'expliquer ce 
qu'elle avait: au bout du compte, rien ; la tete 



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LE PAP1LL0N 



comme vide et en dedans ton jours le meme 
taon, bourdonnant le meme refrain. « Lundi... 
quand sera-ce lundi ? » d'aulre part, un desir 
de raconter les gentillesses de Louis que seule 
la peur que lui faisait Matrone avec sa severite 
mefianto, pouvait contenir. . 

Se fiant davantage a Sio, esprit reserve et 
prudent, qu'a Angele que, parrois, on avait ap- 
pelee moulin-a-paroles, elle proflta d'un moment 
ou elles farent seules sur le balcon, apres sou- 
per, pour se decharger 1'esprit. Eabilement, 
ello amena la conversation sur la pension de 
a rue de Roig, ot bien qu'elle parlat en refre- 
nant l'elan de son enthousiasme que la poesie 
du clair de lune et la solitude de la rue sem- 
blaient rendre sinon plus puissant, plus tendre- 
ment expressif, elle se sentit le cceur soulage 
quand elle rentra. 



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V 



Par un de ces caprices que la vie prGsente 
plus sou vent que ne savent le voir les caracleres 
peu observateurs, Michel Castellfort, ce jeune 
bommc calme, reflechi, melaneolique, n'aimant 
pas Je monde, corps et ame livre au travail, s'e- 
tait epris d'une femme qui etait un etourneau, 
tout expression, toujours disposee a plaisanter 
et a faire briller son intarissable verve, mal qui 
exposa parfois jusqu'a la-reputation qu'elle me- 
ritait par son fond serieux, sa conduite irrepro- 
chable ct sa bonte parfaite. 

Fille d'un patriote toujours mele aux conspi- 
rations et aux emeutcs, ellc dut, enfant, mener 
la vie accidenteede son pere, fuyant aujourd'hui 
cn France par des sentiers et a travers monts, 



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54 



LE PAPILLON 



cherchant demain l'hospitalite en Italie, un autre 
jour se refugiant en Angleterre, passant a toute 
henre par ces flux et ces reflux dti politique mi- 
litant, qui tantot l'elevent a la table desrois,ct 
tantot 1'abaissent agrignotcrles miettes de pain 
d'une gargote. 

Elevee dans cc va-etvient de la fortune et du 
malheur, du. malheur et de la fortune, Grace, si 
elle put fortifier son esprit comme peu de fem- 
mes, apprit au ssl a douner au monde sculement 
1'impoi'tance qu'il merite aux yenx de ceux qui 
ont vii les ressorts qui le font agir. Des lors, 
elle contractu une sorte d'habitude d'indepen- 
danee, un tel dedain du quand dira-t-ou pour 
tout ce qui n'elait pas vraiment question do 
principe, que ceux qui ne la connaissaient pas 
a fond en devaient etre choques. 

Son pere, deja vieus et las des aventures, 
apres avoir couru le monde, etait rcvenu au 
nid pour y attendrc tranquillement la mort en- 
tre ses deux Miles. Orphelines de mere, elles 
avaient dule suivre toujours. L'homme qui avait 
mene une vie aussi agitee se trouva dans sa 
vieillesse sans argent. La chose est toute sim- 
ple a comprendre, quand on pensc que le patriotc 



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LE PAPILLON 



n'etait ni nn faiseur ni un aventurier, mais un 
homme plein de bonnes intentions ot (Tune ima- 
gination aussi effrenee qu'il le faut.pour jouer 
a chaque minute sa vie, afln de donnerla liberie 
a l'Espagne. Le trio vivait done avec une doulou- 
rense simplicite, quand le hasard le mit en con- 
tact avec le fils Castellfort, — un vrai potent at 
deguise en fabricant. Grace et Michel se plurcnt, 
pcut-etre en vertu de la loi des contrastes qui 
a son aimant secret pour realiser des harmonics 
surpcenantes; peut elre parce que Tun ctl'uutre 
etaient atteinls de misanthropie, bien qu'si des 
degres differents ; peut-etre parce qu'un meme 
sentiment de charite, un esprit egalement en- 
thousiaste pour tout ce qui est bon et grand les 
rapprochait. 

Oui, ce jenne homme timide et reserve par 
excellence, etait enthousiaste, vraimcnt enthou- 
siaste ; mais ses enthousiasmes etaient intimes, 
ils ne sortaicnt point du sanctuaire d9 son 
cceur, comme s'il cut craint de les profaner en 
les livrant a 1'accueil frivole du public, qui sou- 
vent crie et gesticule phitot par vanite ou par 
mode qu'excite par le feu sacre d'un sentiment 
vrai. 



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SiC LE PAPILLON 



II faut connaitre un peu 1'histoire de sou 
enfancepourbien comprendre cette face secrete 
de Michel. 11 faut savoir que, malgre toute la 
liberte que lui laissait, chaque soir, son pere 
pour aller delasser son intelligence fatiguee par 
le travail de la journce, il ne paraissait au 
theatre qu'aux representations extraordinaires 
d'artistes justement reputes. Alors, la tele basse, 
la main droits enfoncee dans la poitrine sous 
sa rediugote boutonnee, la lorgnette dans la 
poche de son paletot, il partait, savourant par 
avance les deli'ces qui 1'attendaient, et cacbant 
cette sensation de. telle maniere que Ton aurait 
cru qu'il allait veiller un malade. II entrait au 
theatre, se giissait dans uno loge ou se confon- 
dait a la foule et dans cette retraite, il plcurait de 
joie et s'epuisait a applaudir, corps et ame livre 
au spectacle, sans qu'on lui vit faire d'autres 
mouvements que ceux de 1'ennui si, par mal- 
heur, il avait quelque voisin bavard ou imbe- 
cile. C'etaient ses heures de joie supreme, les 
meilleurs moments de sa vie, surtout si l'ar- 
liste etait une artiste, de quelque genre qu'elle 
fut. 

Alors il failait voir comrae cette imagination, 



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LE PA.PILLON 



57 



si froide on apparencc, s'echauffait au point 
do confondre l'emotion esthetique avec l'admi- 
ration dc lapersonne ; rcnthousiasme du spec- 
lateur avec une sorte d'amour platonique, de 
penchant pour la femme qui l'avait emu, en 
simulant des passions purement et simplement 
artistiques. Quand cela lui arrivait, il se glis- 
sait comme une ombre dans les coulisses, pour 
sentir de plus pres cettc divinite, sans jamais 
oser lui parler, enviant, detestant de jalousie 
les audacieux qui profanaient sa logo, pour lui 
veritable chapelle, attendant ensuite, cache 
dans l'ombre, la sortie du theatre, pour courir 
sans etre vu derriere la voiture et savoir ou 
■ logeait cette dame de ses pensees ; epiant le len- 
demain, toute entree, toute sortie de l'hotel et 
regardant avec amour tout ce qui lui apportait 
son souvenir, toutes les personnes de la troupe 
qui semblaient ie plus etroitement liees avec 
elle. Et tout cela, Michel le faisait sans le con- 
fier a personne, sans rien perdre de son air 
triste et indifferent, couvant, couvant avec un 
religieux secret les plus douces et les plus pures 
joies. 

Une seule fois, par les bons offices d'un 



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LE PAPILLON 



ami, il osa alter saluer une tie ces eloiles que le 
public barcelonais, dans une de ses mauvaises 
Junes, avait accueillie defavorablement. Lacom- 
passion lui donna tout le courage que l'admira- 
tion lui enlevait. L'actrice so plaignit amerement 
de la froideur du public, se montra abattue, 
incertaine de son talent, desesperant des succes 
qu'elle allait chercher outremer, aux Etats-Unis. 
Michel sortit si nerveux, si triste, si desole de 
cette entrevue, que (Tune main febrile il lui 
ecrivait, en arrivant chez lui, ce billet anonyme. 

€ On n'arrive aux sommets de l'Art que par 
un chemin seme d'epines. La beaute n'est 
qu'un des caracteres de laverite, etoile toujours 
enveloppee dans les voiles du doute, que l'tau- 
manite poursuivra eternellement avec passion 
pour recoaquerir la felicito que ses premiers 
parents perdirent dans le Paradis. 

» Jesus voulut precher le bien qui est uu 
autre des caracteres de la verite : il mourut sur 
la croix. Est-il un auteur de decouvertes qui 
ait pu cueillir les lauriers qui en fait lui appar- 
tenaient et qui par suite ait ete heureus ? 

» Lo savoir et l'ignorance, l'emotion et l'in- 
senslbilite, serout eternellement eu luttc, et il 



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LE PAPILLON 



o9 



ne sertde rien que le savant ou l'artiste pleurent 
la conduite que le vulgaire observe vis-a-vis 
d'eux. Naitre artiste, naitre savaut, veat dire 
naitre malheureux. 

» Le talent qui cree, l'emotion qui cree sont 
des privileges qui asservissent et le serf hait 
toujours son seigneur, si grand et si noble soit- 
il. Le vassal, apres tout, no fait qu'obeir a la 
voix de l'orgueil humain que generalement on 
confond avec la dignite. 

» II faut done s'armer de volonte et de resi- 
gnation pour soutenir cette lutte de titans et 
n'ecouter d'autrc voix que celle du sentiment 
de la mission qu'on est venu accomplir sur la 
terre. 

b Parler de deceptions et d'ingralitudes, e'est 
comme dire : — Je ne suis pas superieur, ,je 
dois me ranger dans la foule qui est victime de 
contumelies surprises. — Vour l'homme, pour 
la femme qui a votre valeur, il n'y a pas de 
deceptions ; 1'ingratitude ne les peut surpren- 
dre ; ce qui les surprendait ce serait de trouver 
sans obstacle et sans larmes ce chemin que 
toutes les grandeurs ontparcoum en pleurant 
amerement. 



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CO LE PAI'U.LON 

i) Avec le sentiment tie leur valeur proprc, 
avec 1'orgueil saint de la superiority qui revele 
nno parente plus etroito avec Dieu, l'artistc ct 
le savant doivcnt couvrir de fleurs les epines 
que 1'bumanite jette sons leurs pas, afm que, 
trompee par leur arome, elle aussi se lance 
apres eux dans ce chemiu- et que sous le poids 
de scs pieds lourds les piquants que de si mau- 
vaise foi elle y avait semes, 1'y percent a son 
tour. Lc chatiment est dans vos mains 1 

)> En Amerique, done, et pas de defaillance ! 
Une grand e dignite, les yeux toujours rives sur 
l'Art, jamais abaisses jusqu'aux faiblcsses de la 
foule sinon pour la plaindre. Et en avant, sans 
nulle crainte I 

» Le public barcelonais ne vous a pas com- 
prise. Non, ne dites pas cela : e'en est, ce n'en 
est qu'uno partie. 11 en est une autre qui vous 
consacrera toujours un souvenir enthousiaste 
et qui sentira battre son cceur en vous revoyant 
aussi grande qu'a. present, et plus heureuse. 
Adieu. ' 

Le lendemain, il relut cette lettre, la trouva 
pretentieuse et niaise et ne la jela point a la 
poste; maisle seul fait do l'avoir ecrite ne re- 



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LE PAPILLON 



vele-t-il pas quel cceur avait Michel, ne fail-ellc 
pas mieus comprendre le choix dont tous ses 
amis furent surpris? Chez Grace il Irouvait le 
levain de 1'artiste, les memes Guides ensorce- 
ieurs. 

Malgre son amour, les apparenccs dont nous 
avons parle, apparences qui s'etendaient jus- 
qu'au costume, brouille avec la mode courante, 
quelque pen extravagant, plein de souvenirs de 
l'Angleterre, qui, s'il seyait parfaitement a sa 
tele blonde, a sa tournure maigre et svelte, h 
sa maniere de garder les bras toujours pen- 
dants et avec mi mouvement de pendule, heur- 
taient les usages du pays par unc note deton- 
nante, ces apparences que Michel ne pouvait 
corriger le retinreut longtemps. II craignait que 
son pere n'eprouvat une mauvaise impression 
de son mariage et qu'il ne parlageat avec beau- 
coup de Barcelonais l'opinion erronee qu'ils 
avaient de cette jeune fille originate. Le vieus 
Castellfort mournt, et Michel se maria, emme- 
nant foudejoie Grace chez lui, dans cet inte- 
rieur jusqu'alors solitaire qu'elle egaya bieu 
vite comme un rossignol qui vient nicher dans 
une grotte, 



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LE PAPILLON 



La maison etait sUuec rue dc la Porlaf'eiTissn. 
Elle avaitcinq etages, quatre balcons a chaque, 
la facade sluquee, des boutiques au rez-de- 
chaussee et la grandc porte au milieu. A gau- 
che, en entrant, on trouvait l'cscalior de service, 
un pen sombre aus premieres marches, et, phis 
a l'interieur, une cour carree, stnquee aussi, 
elargissait l'entree. La, chaque appartcment 
avait quatre fenetres sans balcon et 1'escalier 
du premier s'y etageait, tout en marbre de 
Carrare jusqu'au pied d'une porte d'acajou ct 
de cuivre poli. En bas, surla cour, e'etait le bu- 
reau des ecritures qui communiquait interieu- 
rement avec l'appartement; des vitres grillecs 
Ic separaient du jardin, ct il recevait encore do 
la terrasse la lumiere zenithale par des clai- 
res-voies de verre depoli. 

L'appartement respirait le bien-etreet la com- 
modite, mais l'absence absolne de bon gout 
dans le mobilier et les dimensions mesquines 
des pieces principales, de la terrasse et du jar- 
din qui devaient lui servir de degagement, don- 
naient a. cette habitation un aspect petites gens. 

— Tn sais que mon pauvre pere, absorbe 
par le commerce, ne songeait ni au luxe ni an 



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LE PAPILLON 



63 



confort, dit Michel a sa femme. — Je desire 
que tu organises l'appartement a ton gout. 
Taille et coupe en plein drap, comme tu l'en- 
tendras. 

— Combien veux-tu y depenser? — interro- 
gea Grace en souriant. 

— Quinze, vingt, vingt-cinq mi lie francs... ■ 

— Bien, depensous-en cinq mille pour arran- 
ger nos appartements particuliers... et donnons- 
en cinq mille autres...pour les pauvres... 

— Que vas-tu faire? Tu vas fonder un hopi- 
tal? — s'ecria le mari eclatant do rire. 

— Laisso faire : peut-etre, peut-etre il a'y en 
aura pas la pour une annee. Tu peux ajouter an 
budget des depenses une pension egale, chaque 
annee, sous cette rabrique : « Bgo'Ume. » 

Michel ne comprenait point. Grace, lisant 
dans ses yeux, se suspendit a son cou, et, tout 
bas, Jui dit : 

— Jo veux que les pauvres benissent tou- 
jours notre union. 

Un baiser plein detendresse scella son front. 

— Mais les salons de ceremonie pour les re- 
lations de pure politesse, fitensuite l'amoureux 
epoux. 



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64 LIS PAPILLON 

— Oh! les relations tie pure politesse feront 
montei'le laqnais : notre domestique le recevra, 
ei, prenant la carte, dira'que nous n'y sommes 
pas. Quand dans la voiture on I'appreudra, on 
en fera un bond de plaisir,.. e tiilti contend, 
tutti. Qu'en dis-tu?... Par conlre, nos apparte- 
ments prives seront k la disposition des amis. 

— Tu es ma moitie d'orangc! — s'ecria Mi- 
chel. 

Et... 

— Kile est sa moitie ctorangc! — disait Toi- 
nette tout envieuse, sorlant dc cette maison oil 
elle avait surpris, par un indiscret entrebaille- 
ment de porte, les deux epoux en conversation 
de lune demiel, peu apres avoir connu Louis. 
Qu'il doit etre doux, qu'il doit etre beau d'ai- 
merl... Lundi ? Quand sera-ce lundi?... 



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VI 



Lo lundi, ce lundi si desire par Toinette, ar- 
riva en fin. 

L'aurore, comme dirait un rheteur, fit glisser 
sous ses doigts roses le voile do la nuit. Le 
jour naquit clair, serein comme le front d'un 
ange; les espaces s'emplirerit d'une brise si 
sonore qu'elle rendait supportable jusqu'au brou- 
haha des charrettes chargees de fer. Toinon 
trouvait qu'il faisait uo soleil de Fete-Dieu, que 
lc zephyr apportait des odeurs de fleurs, quo 
tout ce qui l'entourait, sauf cette mechc de 
cheveux et ce miroir terni, repondait u 1'harmo- 
nie universelle qui resonnait dans son cmur. 

iVvant de sortir, elle etonna par la tendressc 
de son etreint&les Hlles de Matrone et_ne sut 
4. 



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66 



LE PAPILLON 



retenir un bond de joie. Elle descendit les es- 
caliers comme une bergeronnette, et huit mi- 
nutes plus tard elle arriva rue de Roig. 

A touies les fenetres ies rideaux volligeaienl, 
caressant sur les facadesles pierres engourdies, 
et les couvrant comme d'une ecaille subtile, le- 
gere, avec laquellc jouait la brise. Le pave 
etait arrose et propre, l'espace egaye de chants 
d'oiseaux. Le cceur de Toinette battait des ailes 
amesure qu'elle approchait de la pension : une 
joie candide et vivo tout a la fois flambait 
dans ses yeux. Cependant, comme elle passa 
le seuil, elle eprouva un certain tremblement 
qui l'empecba de gravir l'escalier en toute tran- 
quil lite. 

Devant la portc de l'appartement, elle dc- 
.meura un moment sans frapper pour se re- 
mettre, etcroyant entendre dans le bruit de la 
maison la voix de Louis, elle rougit et repiqua 
son epiugle dans le grand fichu qu'elle avait 
deja defait. 

— Comme vous avez chaud 1 — s'eeria ma- 
dame Fine en lui ouvrant. 

— C'est que je suis venue un pen vite. J'a- 
vais peur d'arriver en retard ; — repondit la 



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LE PAPtLLON 



67 



jeune fille, l'epingle entre les dents et la vols 
tremblante. 

— Tard I non, ma fille, sept beures vien- 
nent a peine de sonner chez I'Erasme. 

Et, ce disant, madame Fine fit passer la cou- 
turiere dans la salle ou elle avait travaille le 
premier jour, l'installa a la meme fenetre en 
mettant devant elle table et panier a ouvrage, 
et s errant les embrasses du rideau que le vent 
gonflait et batlait eomme la voile d'une barque, 
elle sortit, fermant la porte derriere elle. 

Quand Toinette se vit seulc, elle eprouva unc 
paresse de travailler : ses mains tomberent sur 
la tacbe qu'elle avait sur ses 'genoux et un 
aiguiller de fil entre les dents, elle proinena 
lenlement sa vue par la salle, tournant la tete 
d'un cotti et de l'autre commo an oiseau, a 
chaque bruit qui arrivait do l'autre cote de ia 
porte. 

La chambre de la maitresse de la pension 
efait meublee d'un sopba et de cbaises de sa- 
tin capitonne, couverts par les housses ordi- 
naires de couleur douteuse ; un gueridon en 
marbre seme de paperasses poudreuses et une 
console d'acajou ; le lout de ce gout indefmis- 



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LE PAPILLON 



sable que, jusqu'a il y a quelque cinq ans, 
cultivercnt invariablement nos ebenistes. 

Aux murailles iapissees tie papier raye etait 
suspcnduc une collection do lithographies colo- 
riees representant les aventures de Malek- 
Adel. 

Le desordre del'alcdve encore tiede etait voile 
par uno . grande porte vitree avec des rideaux 
de lustrino rouge. Sur les chaises gisaient, pele- 
mele, les vetements de madame Fine, et le mi- 
roir de la console reflelail la lampe de petrole a 
pied d'albatre et an capuchon de dessin dore 
sur fond vert, placee entre deux candelabres et 
un baguicr do vcrre argente qui a lcur tour 
reproduisaient en miniature les papiers, les 
brosses et tous les autres cmbarras eparpilles 
sur le marbre. 

Toinette comparait tout ceci avec le mobilier 
deson uid et le trouvait superieur. Kile le re- 
gardait comme une demi-propriete de Louis, et 
il apparaissait a ses yeus, entoure d'uue certaine 
aureole,qui naissait de 1'amour et donnait aux 
objets un relief quc,certainemftnt, ils n'avaient 
pas par cux-memes. 

En apercevantlemiroir, elle ne put se retenir; 



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LE PAPILLON 



69 



elle se leva de sa chaise, et, sur la pointe da 
pied, alia se mirer, passer la main sur sesche- 
veux, etablirla sy metric possible entre toutcs 
les a bouclcs dont se composait sa coiffure. 

La peur d'etre surprise ne lui permit pas de 
pcrdre de temps a cette operation. Elle-meme 
tie pouvait s'expliqner pourquoi elle etait si am- 
bitieuse et si peu satisfaite de sa beanie. 

— Mais, en fin, qu'y faire ? La beaute .ne 
s'acbete pas ! fiuit-elle par se dire. 

Elle reprit son travail, sc remit a l'oeuvre, 
pretant tonjours l'oreille a ce qui se passait au 
dehors et sursautant a chaque craquement de la 
porle cause par le pietinement ou les courants 
d'air gu'on etablissait en en ouvrant d'autres. 

— Maintenant! murmuraient ses levres, tan- 
dis que scs yeux s'abaissaient hypocrifement 
sur son ouvrage. Mais bien vite 1'illusion s'e- 
vanouissait. 

Le temps passait lent comme lui scut et Louis, 
celui que Toinetten'osaitnommer,ne paraissait 
point. 

Que lui avait servi de se lever si matin, de 
tant s'etre pressce ponr arriver de bonne beure, 
s'il la payait de tant d' indifference ? « Peut-etre 



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70 



LE PAPILLON 



il dort encore ! » pensait Toinette, et puis, avee 
la generosite d'une fcmme amoureuse, elle ajou- 
iait : « Qu'il dorme, le pauvret ; peut-etre s'est- 
i] couche tard. » 

Mais, dans la piece voisine, la salle a man- 
ger, Ton entendait, plus le temps marchait, uu 
bruit plus grand de chaises, de cuilleres heur- 
tant la porcelaine, de voix d'hommes, do ser- 
vanles, de madame Fine qui grognait, riait, 
grondait les domcsliques ; et la portc, cetle 
bieulieureuse porte qu'im souffle ebranlait, ne 
s'ouvrait jamais pour livrer passage au faee- 
tieux etudiant. Oh 1 leprisonnicr libere n'altcnd 
pas avec line impatience plus grande le elique- 
tis des cles qui vont lui donner la liberto ! 
Et le pirc etait que ni la scrvante, ni madame 
Fine n'entraient dans la chambre. Peut-etre, au 
cours de la conversation, elles lui auraient 
parle de lui, lui auraient dit. qu'il dormait, qu'il 
etudiait, qu'il etait dehors, qu'il etait ma- 
lade n'importe quoi; mais quelqne chose 

qui mit un terme ases desirs, a ses inquietudes 
dc huit jours, aux lourmonts de cette solitude 
pleine de bruits inintelligibles, si voisine de la 
societe apres qui clle soupirait I 



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LE PAPILLON 



Toute cettefoule, quibruissait hsix pas d'elle 
etait libre d'entrer chez Louis etde sortir libre- 
ment de sa chambre, a lui qu'ellc voyait en in- 
dill'tirente. Elle qui desirait taut le voir, ellc, qui 
si nous pouvons le dire a voix basse, I'aimait 
tant, devait rester captive et a la torlure sur 
cette chaise qui lui semblait semee d'epines. 

L'image du menage Castellfort lui venait a la 
memoire, dansaii devant ses yeux comme un 
exemple digne d'etre imite, et en meme temps 
une mysterieuse terreur s'emparait d'elle. 

Une ideo lui vint. Ellc pourrait sortir et alter 
a. c<Me sous pretexts de poser une question quel- 
conque a madam e Fine. Par hasard, elle avait 
entre les mains une chemise en si mauvais 
etat qu'il convenait de s'enquerir de la repara- 
tion qu'on voulait y faire. 

— C'est cela, e'est cela ! — s'ecria-t-elle in- 
ter ieure me nt. 

Et puis, a demi levee et toute rouge, elle se 
ravisa : 

— Non, j'attendrai que les etudiants que 
jentends dans la salie a manger s'enaillent. 

Et elle retomba sur la chaise de torture, le 
corps en arret, l'oreille au guet, jusqu'a ce que 



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72 



LE PAPILLON 



les voix s'eloignerent et qu'on entendit battre 
Ja porte sur l'escalier. 

Comme elle ouvrait celle de la chambrc, cllc 
regarda avec precautions, cominc si elle allait 
s'echapper furtivement, jusqu'a ce quo, pene- 
tree du droit qu'elle avait deremuer, elle passa 
dans la aalle a. manger et appela la. maitresse 
de pension. La scrvante sortit dc la cuisine, 
I'accompagna par uti long corridor aupr6s de 
madamc Fine. 

Aux voix qui l'appelaient, elle repondit de la 
chambre a la porte simplement poussee, qui se 
trouvait au fond du couloir, priant de l'altendre 
un moment. 

— C'est Toinette qui vous demande, dit la 
domcslique. " 

Et aussit6t Ton eutendit la vols de Louis 
qui criait dc l'interieur de la piece : 

— Toinette, Toinette I Vous etes ici ? Nous 
vous verrons done. Je suis encore au lit. Je fais 
grasse matinee. Enlrez, cntrcz, nous bavarde- 
rons un peu. 

— N'ecoutez pas cet ecervele, — se bala de 
repondre inadame Fine. 



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LE PAPILLON 



73 



— Oui, oui, Toiaette ; vous pouvez ontrje. 
C'est moi qui commande ici. 

Et Toinette ecoutait, le cceur joyeux, le rire 
aux levres et dans les yeux, tous les traits 6pa- 
nouis, tremblants, gonfles par le flat do bon- 
heur qu'epandait son esprit'. 

Madame Fiae s'empressa de sortir pour re- 
pondre a Ja question posee et empecher l'etu- 
diant de faire des siennes, 

— C'est un polisson ; — dit-elle en riant k 
mottle. Je lui brossais ses vetements, parce que 
si je ue lofais pas, il les mettrait tres tranquil- 
loment avec la poussiere do huit jours. 

— Que voulez-vous, ils sont jeunes ! 

— Oh ! je ne le fais pas pour les autres, Je 
serais daus de beaux draps!.... Mais celui-ci, 
jc ne sais ce qu'il m'a fait, il m'a embobine le 
cceur. C'est uu farceur, c'est un farceur 1 

L'affaire de la chemise reglee, Toinette re- 
vint a la fenctre et reprit son travail, tranquille 
et joyeuse d'avoir entendu I'etudiaut. II ne fal- 
lait qu'attendre un pou, et elle le verrait dovant 
elle. 

Les oiseaux de la rue gazouillaient sans re- 
lache, de tous cfites Ton entendait en outre des 

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LE PAPILLON 



voix feminines chantant ties couplets ou fre- 
donnant des airs de danse : elie nepouvait Tes- 
ter muette dans ce choeur universel da prin- 
temps, quand elle se sentait si pleine de joie, et 
elie chanta aussi. 

Enfin, a midi, c'est-a-dire trois heures, trois 
siecles ! apres 1' avoir entendu du couloir, la 
porte s'ouvrit et Louis entra, echevele, sans gi- 
let, le col de sa jaquette droit et 1q devant mal 
houtonn£, comme quelqu'un qui n'apas encore 
fait sa toilette. Comme il entrait, Toiuette baissa 
de nouveau les yeux sur son ouvrage et fei- 
gnit un bond de surprise en voyant entre 1' ai- 
guille et ses yeus la fine main do Louis i'invi- 
tant sans mot dire & la serrer. 

— Ah ! que vous m'avez fait peur ! 

Jusqu'ii maintenant vous ne vous etes pas 
leve ? — fit-elle ensuite, levant tendrement les 
yeus et lui abandonnant sa main, une main 
froide. 

— A quelle heure vous etes-vous couchee, 
hier? 

— A dis heures. 

— Eh bien ! je me suis mis au lit k cinq 
heures. 



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LE PAPILLON 



— Pauvret ! 

— Vous riez ? A cinqheures, pour etudier, 

loujours etudier c'esi-u-dire, toujours,. 

quand j'ai pu vous chasser de ma pensee. 

— Bon ! Nous y sommes t Pauvrette de 
moi ! — s'ecria Toinette coupant nerveusement 
lefil avec ses dents, et devenant rouge. 

— Est-ce a dire que vous ne voulez pas le 
croire?Sougez combienmonmalheur est grand : 
personne ne veut me prendre au serieux. 
On s'est imagine que je plaisante toujours et 
je mourrai qu'on dira encore : « n'y faites pas 
attention, il plaisante! » Bon! j'ai tire le gros 
lot I Allons ! Sachez que depuis ] 'autre jour, je 
n'ai pu vous chasser de ma pensee, je vous ai 
revee, j'ai roule par toutes ces rues par desir 
de vous voir : il m'a semble qu'un siecle s*6- 
tait ecoule jusqn'a aujourd'lmi, et vous ne le 
croirez pas, vous ne le croirez pas, c'est 
siir I 

Dans un rire strident, Toinette fondit le 
doute et la joie qui la dominaient. Mensonge 
ou verito, ces paroles lui etaient dpuCes, lui 
caressaient le coeur. Mais, suivant J'habitude 
de son sexe, elle crut qu'il 6tait temps encore 



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76 



LE PAPILLON 



de sonder le terrain,. de paraitre indifferent e et 
incre^dule pour ouvrir l'enqu&te a laquelle toutes 
les fcmmes assujettisscnt leurs amoureux jus- 
qu'a ce qu'elles croient que l'epreuve est deci- 
sive. Elle ecoutait,recueillait toutes les paroles, 
remarquait toutes les inflexions de la voix, le 
cours de tous les regards ; elle chassait au vol 
le mensonge et la verite, notait et gravait dans 
sa memoire les contradictions, et, grace a 
des ripostes intentionnelles, elle lui arrachait 
peu 1l peu de nouvelles confessions, enhardis- 
sait petit a petit l'habile amoureus et l'en- 
trainait plus loin qu'il ne se proposait d'aller. 

Nous disons qu'il ne se proposait d'aller, par- 
ce que, pour Louis, tout ceci n'eiait qu'un jeu, 
qu'un agreable passe-temps, une escarmoucne 
amoureuse de plus, comme les innombrables 
qu'il chercbatt sans cesse. Deja passe maitre en 
la matiere, it avait sa tactique qu'il mettaiten 
jeu toujours de la memo maniere. 

Premier jour : indifference respectueuse et 
aimable. Second jour : declaration, soupirs, 
plaintes d'etre^mal compris, air triste, apparent 
degoiit de la vie. 

Plus tard : subjection complete, timidite ou 



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LE PAPILLON 77 

audace, seloule caractere, les desirs qu'il avait 
pu reconnaitre chez la jeune fille. 

A toute heure, toujours, reserve et dissimu- 
lation devant les tiers. 

Celte conduite prudente, suivio rigoureuse- 
ment, avait produit d'excellents resultats aupres 
de toutes les coquettes qu'il avait voulu conque- 
rir, e'est-a-dire aupres de toutes les femmes 
avec lesqueiles it avait lutte jusqu'alors. Comme 
toutes jouaient la meme comedieque lui, et que, 
si elles ne cedaient pas aux premieres manceu- 
vres, c'etait seulement pour donner plus d'im- 
portaneo et de duree au jeu ; comme' toutes 
riaient dcspieges qu' elles decouvraientet avaient 
grand soin de s'y laisser prendre pour ne pas 
esquiver le joueur ; comme toutes, si elles dif- 
feraient de gouts et de caracteres, avaient les 
traits d'bomogeneite qu J a toute une famille, toute 
une race, il n'e.tait point etonnant que la memo 
taclique ait reussi avec toutes, et produisit ce- 
pendant un effet tres different sur cette coutu- 
riere qui, bien loin d'etre coquette, avait tout 
le s6rieux et toute la mefiante reserve qui sui- 
vont la naissance de l'amour. 

Louis se trouvait devant une ame noble, se- 



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18 



LE PAPILLON 



vere, douee de resistances inattondues qui fai- 
saient crouler sou plan comme un chateau de 
cartes, cq meme temps qu/elles piquaient son 
amour-propre et eveillaient ea lui tout l'interet 
d'une lutte opiniatre. Eu dehors d'eile, il no 
sentait point les tourments de l 1 amour, il riait 
meme a demi des peripeties passees, mais au 
cceur de la lutte, il se montait comme un enfant 
qu'il etait. La soif du triomphe le grisait ct un 
trait delicat de pudeur, un reproche ingonu de 
l'amour l'enthousiasmaient jusqu'au delire, le 
faisaient aimer vraiment , lui arrachaient des pro- 
testations et-des sermeuts qui le compromet- 
taient. On aurait cm a ces moments-la qu'il ai- 
mait avec passion, et cela iit-iit, mais a ces mo- 
ments-la seulement. 



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VII 



Depuis trois jours, Louis ne sortait plus de 
sa cbambre que sur lo soir; alors il montait a 
la terrasse pour mettre a profit les derniers 
rayons du soleil, etudiant les insipides chapi- 
trcs de Golmayo 1 qu'il n'avait pas regardes de 
toute l'annee. 

Pour l'etudiaut, la cl6ture des cours etait, a 
dire vrai, fixee & dansunmois,le mois de mai,.et 
ce moiscourait deja. Ilfaisait une besogne d'en- 
fer, etudiait quatorze el quinze heures par 
jour, et, grace a sa memoire privilegiee, qui, 
aidee d'une intelligence facile et d'une iniSbranla- 
ble attention, faisait des prodiges, il arrivait a 

i. Auteur du manuel de droit canonique en usage dans 
les Uoiversit.es espagnoles. 



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LE PAPILLON 



l'esamcn aussi bien prepare que le plus brillant 
de ses condisciples. Certes, troismois apres, il 
ne se souvenait plus de ce qu'il avait appris; 
mais il avait franchi avec eclat cc pas difficile, 
et en revcnant a Ripoll, il pouvait presenter a 
sa mere une liste de notes excellentes qui atlen- 
drissaient la pauvre vieille, apres avoir aussi 
arracbe quelques larmes d'admiration a madame 
Fine. Yrai, co garcon etait une etincclle, un 
etourneau qui val ait tout Tor du monde; bien 
sur, une fois ses etudes aclievees, il ferait la 
pluie etle beau temps. 

Telle etait l'opiniou de bien des gens, et sur- 
tout celle de la bonne hotesse qui, a minuit, 
deposant sur la table de Louis, a c6te de son li- 
vre, un bol de lait, s'ecriait : 

— Savez-vous, monsieur Louis, qu'il me fait 
peine vous voir tant 'etudier! Vous maigrissez 
trop, et celane vaut rien : la sante avant tout. J'ai 
toujours entendu dire que trop etudier tuait 
bien des jeunes gens. 

— Co qui me tuera, cc sera vous, et Toinette, 
en ne me voulant pas dire oil ello babite. 

— Allons,allons, ne soyez pas fou. Yous vou- 
lez me faire croire maintenant qu'un monsieur 



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LE PAPILLON 



81 



comme vous s'eprendrait serieusement d'une 
pauvre couturiere, orpheline, qui plu3 est, de 
pere et de mere. 

— Que dites-vous ? Elle est orpheline ? Pauvre 
fille! 

— Vous ne le savez pas ! 

— Raison de plus pour qu'elle m'interesse et 
fasse la conquete de mon coeur. 

La maitresse de pension prit une chaise et 
s'assit vis-a-vis de Louis avee cet air des per- 
sonnes vraiment fatiguees; l'etudiant, tournant 
le lait avec la euillere, continuait : 

— Madame Fine, vous savez comme je suis : 
j'aime facilement. J'ai trop bon cceur, et, croyez- 
le, ce que j'eprouve pour Toinette, je ne l'ai 
eprouve pour aucune jeune fille. J'ai com- 
mence par plaisanter, et, le second jour que je 
l'ai vue, elle a su si bien eteindre le feu de mes 
batteries qu'avant qu'elle ne partit, avant-hier, 
je me sontais domine, transformed Je lui disais 
d'une voix tremblante que je l'aimais parce que 
je sentais battre mon cceur, et les paroles me 
veuaient aus levres impregnees d' emotion, 
craintives, timides comme celles de l'amour 
vrai. 



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82 



LE PAPILLON 



— Quel comedien ! Quelavocat! Pauvre fille, 
si ello l'ecoute ! Pour son bien, pour le v6tre 
aussi, parce que je ne veux pas vous laisser 
avoir les remords que vous auriez idt ou tard, 
je dirai a Toinette de ne plus mettre les pieds 
chez moi. Je ne la ferai plus coudre. 

— Mais vous me direz ou elle habito... 

— Nullement. Le voudrais-je, je nelepour- 
rais. Jo nele sais pas. 

— G'est ce que vous mo rep6tez depuis deus 
jours : mais vous savez que je ne vous crois 
pas. 

Et aussitfit l'Mudiant, un morceau de pain 
mollet entre les dents, comiquement ageuouille 
aux piods del'hfitesse, s'ecria d'une voix de me- 
lodrama : 

— Ange tombe du ciel, divinite, bijou do 
moncfflur, dame de mes... de mes pensees, je 
vous demande, ancanti a vos pieds... ou vivent, 
ou vivent mes amours? 

— Allons, comedien, ne me faites pas rire, 
— reprit madame Fine, eloignant sa cbaise et 
se levnat, comme poussee par un ressort. 

— Ah! vous ne voulez pas me le dire! — 
poursuivit l'etudiant, se levant en memo temps 



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LE PAPILLON 



83 



et prenant une attitude serieuse. — Eh bien! je 
suis decide a le savoir et je ne veux pas atten- 
drelundi, oil desobelssant a sa defense, je pour- 
rai la suivre et la voir, non ; je suis decide a le 
savoir tout de suite, maintenant meme. Dites- 
le moi ou je vous joue un bon tour. J'appelle 
mes camarades qui sont encore lev6s, et tous 
ensemble nous vous bernons, nous nous pro- 
menons, couchtie de votre long par toute la 
maison, chandelles a la main et chantant un 
burlesque Dies irse pour que les servantes le 
voient, que toute la maison, tous les voisins, 
toute la rue le sachent. 

— Yous n'etes pas capable... dit madams 
Fine h. demi effray6e. 

— Je suis capable de tout. 

— Sauf d'une mauvaise action comme celle-la. 

— Assez de plaisanteries, madame . Voici 
deux jours que je n'apprends pas une ligne : 
j'ai toujours Toinette presente a l'esprit, il faut 
que je la voie ; je ne joue pas avec elle comme 
j'ai joue avec les autres; je suis amoureux. Di- 
tes-moi ou elle habite. 

— Je vous jure et vous rejure que je ne le 
sais pas. Elle est venue chez moi par recom- 



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LE PAPILLON 



mandation d'une inconnue que j'ai trouvoe au 
marche : elle m'accosta, me demanda si je n'a- 
vais pas besoin de couturiere : je lui dis que 
oui et elle me la fit venir cuez moi pour que je 
puisse l'essayer. 

— Comment savez-vous done qu'elle est or- 
pheline? 

— Parce qu'elle mo l'a dit. 

— Ne montez pas... sinon j'appcllc les cama- 
rades, et en route. 

— Aussi vrai que cette lumlere nous eclaire. 

— Cotte lumiere nous eclaire mal... 

— Allons , monsieur Louis, parole d'hon- 
neur ! 

— Qu'entendez-vous par honneur?.. . 

— Je.vous parle commo a confesse : Jc ne le 
sais pas. Soyez serieus une fois dans votre vie, 
et sinon, ne vons plaignezpas decequ'onne veut 
jamais vous croire. 

— Eh bien! passe I a condition que, vous ecou- 
tez?que vous vous arrangerez pour le savoir, et 
sans prejudice de ce que, des maintenant, ici, 
vous me prometlez de nepas congedier Toinette 
comme vous parliez dele fairo tout a l'heure... 

— Promettez-moi do ne pas abuser de i'in- 



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LE PAP1LL0N 



8b 



nocence, de la bonte, de la candeur de cette 
enfant. 

— Vous m'insultez, madame ! 

— Nullement. Je veux dire que vous ne la 

rendiez pas amoureusc , la pauvrette 1 

Avec des paroles d'amour comme celles quo 
vous savez dire, une jeune fille tombe aussitot 
dans le piege. 

— Parole que je nelaforcerai pas a. m'aimer. 

— Que vous ne lui conterez pas fleuretto, que 
vous ne lui jouerez pas la comedie. 

— Que je ne lui conte pas fieurette ? deman- 
dez an soleil de ne pas chauffer. Que je ne lui 
joue pas la comedie? Parole, parole, parole! en 
voila trois. Les voulez-vous par ecrit ? 

— Eh bieu ! ma parole ! Je ne la renverrai 
pas. 

Louis but d'un trait tout le bol de lait et, s'es- 
suyant les moustaches d'un va-et-vient dumou- 
choir, fit : 

— Et bonne nuit, madame : j'ai encore a 
apprendre la legislation en vigumr sur la nomi- 
nation des coadju tears. 

— Jesus ! Marie ! Joseph ! Quelles betises on 
vous fait apprendre a l'Universite ! — 



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86 LE PAPILLON 

Louis, tandis qu'clle s'eloignait, entendit sa 
vois, accompagnee du faible tic-tac du bol et de 
la soucoupe, rumincr par le corridor obscur le 
mot coadjuteurs. 



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YI1I 



Le lundi suivant, a huit heures du matin, 
Toinetto, de nouveau assise a la fenetre de la 
pension, avait deja l'etudiant a ses c6tes. 

Tete basse, aceoude sur la table a ouvrage, 
coupaillant machinalement a petits coups do 
ciseauxun morceau de ruban, il lui jurait et il 
lui rejurait qu'i! eprouvait pour elle une attrac- 
tion serieuse, irresistible. 

— Alors.prenez vos livres et allez ctudier, — 
dit Toinette en s'efforcant de donner a sa voix 
tout le calme possible. 

— Ceci veut dire que.... 

— Cela veut dire, que si ce que vous me 
dites etait vrai, vous devriez suivre mon conseil 

parce quo je ne puis viser si haut, ni vous 

regarder si bas. 



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88 LE PAPILLON 

— L'amour ne connait pas de classes, Toi- 
nette. 

— Pauvrette de moi, si vous lo pensez ainsi ! 

— Vous croyez impossible ? 

— Parlons d'autre chose, s'il vous plait 1 

— On vous a dit du mal de moi I 

— Nullement. Hors de cette maison, je ne 
connais personne qui puisseme parler de vous, 
et ici,vous savez quelle idee on a do votre per- 
sonne. 

— lis ont une idee fausse de moi, Toinette. 
Pour eux, je suis un Roger Bonlemps, incapa- 
ble de rien prendre au serieux. 

— Je ne le crois pas. Madame Fine vous tient 
pour gai et aimant le plaisir comme il convient 
a votre age ; ello vous compare a un papillon, 
mais en meme temps ello avoue que vous avez 
fait sa conquete et a cela il doit y avoir une 
bonne raison. 

— Si elle me croit si bon, pourquoi ne veut- 
elle pas me dire ou vous habitez? 

— Jene crois pas qu'elle le sache ; comment 
voulez-vous, done, qu'elle vous le dise ? Et 
d'ailleurs, je dois vous repeter de ne pas cher- 
cher b. le savoir, de ne pas essayer de me sui- 



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LE PAPILLON 



vre ni de m'accoster en public, ni de vous pro- 
mcncr sous mes fenetres, dans ma rue., si vous 
ne voulez pas quo je cesse a jamais do vous 
regarder. Ce sera une apprehension, ce seraun 
entetement, comme vous dites, ce sera ce que 
vous voudrez, mais c'est ma resolution arrestee. 
J'ai de serieux motifs pour la prendre et vous 
devez la respecter. Que vous en coute-t-il ? 
Qu'y gagneriez-vous? 

Et comme clle parlait aiusi, I'aiguille a coudre 
sous le linge et celui-ci mi double ct tiblant, 
nerveusement elle faufila au fil droit un c6te 
du pli comme si elle euttrouve plaisir a faire 
une longue egratignure ala blanche toile. Louis 
avait pris un crayon, et, dessinantil ne savait 
quoi sur l'ongle de sou gros doigt, ilse taisait. 
Toinette- commenca a fauQler la bordure. 

Daus le silence qui regnait, tons les bruits 
arrivaient nets et clairs, tout le brouhaha de la 
ruo de Roig, sans que pour cela le recucille- 
ment de ces deux esprits fut rompu. 

Chez tous dens le cceur battait comme un 
cheval qui s'emballe, la pensee bouillonnait, 
faisait jaillir des idees qu'elle laissait echapper 
l'une apres l'autre, comme les nuees qui courent 



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LE PAPILLON 



au souffle duvent.Soudain, Louis demand a d'une 
voix energique : 

— Youlez-vous une preuve ? 

— De quoi?— bondit Toinette tremblante. 

— Bas les cartes, Toinettel Je vous aime. 
Vous m'aimez. Ce sont les grands bonheurs qui 
sont timides... Youscraignez, je craindrais si je 
ne sentais la-dedans un feu qui me donne de la 
force, qui m'eleve, qui me fait bomme pour 
la premiere fois ; mais homme resolu, fort, 
couragcux, pour tout sauver, tout gagner. 

Toinette rougit comme un charbon, elle le 
regarda avec surprise, face a face, ct soudain, 
envahie d'une douleur etrange.ses mains aban- 
donnerentle travail pourprendre son mouchoir, 
s'en cacher le visage et se tamponner forte- 
ment la bouche pour etouffer ses sanglots, 

— Yous pleurez, Toinette... — fitl'6tudiant, 
plus enflamme maintenant et la prenant tcn- 
drementpar le bras. La couturiers secoua son 
coude d'un geste brusque et, se levant, entra 
dans la. salle, se laissant couler le long de la 
fenetre, le long de la muraille jusqu'a ce qu'elle 
tombat sur la cbaisc la plus voisine. 

— Oui, Toinette, pleure, pleure a flots — 



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LE PAPILLON 



91 



ouvre-moi ton cceur, epanche ton ame. — Et 
d'une voix suave, mielleuse, mais brisee par 
1'emotion, it ajoutait presque dans son oreille... 
— Jc t'aime, je t'aime de toute mon ame, 
commetoi, oui, commetoi. Veux-tu uneprouve? 
Demande-la moi. Limdi tu ne me verras plus ; 
je doispartir cette semaine. "Veux-tu une preuve? 
Demande-la moi maintenant. Lundi, tu ne le 
pourras plus, ct dovant toi il y a tout un ete de 
doutes, de tourments. Devantmoi, non ; parce 
que je l'ai lu dans tes yeux, parce que tes Iar- 
mes me le disent... parce que je yois que tu 
es un ange incapable de feindre. Toi, toi, qui 
m'as vu plaisanter jusqu'a aujourd'hui, peut- 
etre doutes-tu encore? Peut-etre n'en as-tu pas 
assez avec le feu de mes paroles, qui sortent 
tout enflammees de mon cceur, avec 1'ardeur de 
mes mains^ dont tu ne pourrais supporter le 
contact; tiens, touche... — 

Et il mit delicatement le revers de sa maiu 
contre celle avec laquelle elle tenait sou mou- 
choir sur ses yeux. 
— Oui,Toinette, une preuve t Je suis dispose 
te donner celle que tu voudras : demande-moi 
une grande preuve,une tres grande.Je ferai tout. 



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92 



LE PAP1LL0N 



Toinetto se leva, imposante commo une sta- 
tue, et dudoigtlut indiquant la porte, lui dit 
d'une voix rauque et decidee a la fois : 

— Une preuve ? Sortez done immediatement 
et ne rentrez plus ici d'aujourd'hui. 

— Oh ! e'est trop, e'est Irop t 

— Pas un mot de plus I — reprit la couturiere 
sans rien perdrc de son calme severe et impo- 
sant, meme quand I'etudiant, tout chagrin lui 
lanca de la porte un baiser, avaut de la fermer 
liruyamment clerriere lui. 

Louis entra dans sa chambre, la tete perdue, 
vairicu, dompte; d'un saut il se. laissa tomber 
sur son lit et, se tournant a -plat ventre, le re- 
gard trouble, les mains couvrant son front bru- 
lant, il demeura uno demi-heure sans pouvoir 
coordonner ses idees. 

Toinette, de son cote, sos larmes sechees et 
se croyant remise, so rassit a la fenetre et re- 
prit sa tactic pour ne rien laisser parailre; mais 
l'aiguille ne courait plus ; elle rcstait inerte en- 
tre ses doigts. 

Profondement affectee de cequi s'etait passe, 
elle essayait en vain de faire le cceur fort et de 
ehasser son emotion. La relraite de Louis lui 



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LE PAPILLON 



93 



faisait plaisir ct peur ii la fois: elle lui i'aisait 
plaisir parcequ'elle y voyait un sacrifice qui etait 
une revelation, une preuvc manifesto d'amour ; 
clle lui faisait peur, parce quo 1' amour de l'etu- 
diant tie pouvait etrc pour elle qu'une source 
de dangers et de chagrins, conime clle le lui 
avail dit a lui-meme. 

En deux semaines, ]e sentiment de sympathies 
que la premiere entrevue fit naitre, (iperonne 
par la privation d'un frequent contact, exalte 
par les illusions que llmagination cree cbez les 
caracteres passionnes, enflamme. paries difficul- 
ty qu'elle voyait se dresser, apres et infranchis- 
sables contre 1'union de deux cceurs qui lui 
semblaient nes l'un pour l'autre ; en deux se- 
maines, ce sentiment de sympathie s'etait me- 
tamorphose en desir torturant de revoir l'etu- 
diant, le desir cn besom, le besoin en amour 
naissant, mais enfin en amour. 

Nuit et jour mis Ma torture, sou coiur eprou- 
vait parfois l'abattement des longues crises, et, 
alors, la raison recouvrant son empire, lui mon- 
trait 1'impossihilite de 1'union revee, finissant 
par faire plisser ses levres d'un sourire ironi- 
que, qui etait le silencieux reproche inflige a son 



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94 



LE PAPILLON 



delire passe! Mais, apres la reflexion, l'illusion 
arrivait, iui offrant des armes destructives avec 
lesquelles la victoire etaitsure; 1'imaginatiou 
entourait le bien-aime d'une respleadissante au- 
reole; le desir, se deguisant en devin, lui pro- 
mettait serenite et courage pour se maintenir 
dans le droit chemin; et le cceur, ainsi baigne 
d'eau de rose, savourait avec delice les char- 
mes de ramour. 

Les scenes de tendresse surprises parelle en- 
tre madame Grace et son mari, agitaient son 
ame d'une certaine jalousie. Elie connaissait 
rinegalite de la fortune des deux epoux, et elle 
souriait en pensant que des cas semblables se 
pr6sentent tous les jours. 

Quand elle y songeait, une esperance l'enva- 
hissait, douce comme la lumiere a l'aurore. 

Avec cet amour et avec cette souffrance, elle 
etait revenue a la pension, elle avait attendu la 
troisieme entrevue avec l'etudiant. Encore me- 
fiante des declarations du second jour, elle se 
trompait elle-merae, supposant que tout cela 
n' avait ete qu'un gai badinage ou il n'y avait de 
dangerpourpersonne, que lestortures endurees 
chez elle n'etaient qu'un delire' de son imagina- 



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LE PAPILLON 



95 



tion que la realite des faits calmerait plus faci- 
lemeut, rien autre chose, Louis etait trop petu- 
lant pour avoir un caprice durable pour une 
jeune fille de classe aussi humble, et elle, en y 
pensant froidement, nepouvait songer a lui. 

Qu'y avait-il done a craindre? 

Mais, quand l'etudiant se presenta soumis et 
amoureus, quaud elle le vit s'exalter et aller 
jusqu'a la defier d'exiger de lui des preuves he- 
ro'iques, quaud il lui sembla entendre les accents 
de I'amour si longtemps desire, elle sentit dans 
son cceur un eclair de joie extraordinaire. A sa 
lumiere, elle vit soudain l'abime dans lequel elle 
allait se precipiter, et epouvantee du peril, elle 
essaya de se sauver en eloignant l'etudiant. 
Derriere lui, elle sortirait pour ne plus jamais 
mettre les pieds dans cette maison. 

Telle fut la premiere pensee de la jeune fille ; 
mais les forces lui manquerent, la crainte la 
prit de faire naitre des soupcons offensants con- 
tre l'honnete conduite de Louis, et meme elle 
ne tarda pas a se sentir envahie d'une certaine 
pitie pour lui, pitie qui se presentait sous le 
masque de remords dechirants. 

Apres tout, que lui avait-il fait, le pauvregar- 



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06 



LE PA.PILLON 



con, pour qu'elle !e ehassat de la sorte dc de- 

vant clle? Quel motif avait-elle dc doutcr 

de s'es intentions? Qui pouvait lui prouver 

l'impossibilite absolue d'un mariage avec lui, 
meme en tenant compte de l'in^galite de leurs 
positions? Un amour pur, un grand amour, un 
caractere franc et noble ne pouvaient-ils les 
u'nir comme le menage des Castellfort? Si ello 
eiit ete reine, ne serait-elle pas disposec a hit- 
ler jusqu'a la mort pour arrivcr a cotte union? 
Oh! certcs elle l'cut fait, c'erles ello eut donne 
trone, couronne et tout, pour 1'amour qui la 
rongeait. Eh bien done, n'etait-ce pas offenser, 
injurier Louis que d'attendre de lui une autre 
conduitc? 

Et comme elle eu arrivait la de ses reflexions 
angoissees, elle entendit gratter le carrelage. 
Un papier avait passe comme une fleche par 
dessous la porte. Son cceur bondit, elle se leva 
en sursaut et ramassa le papier. C'etait une let- 
tre. Oh! maudite ignorance, elle no s avait pas 
lire ! 

Elle ne connaissait que la premiere page du 
syllabaire, les lettres majuseule3. 
Et cependant, elle ouvrit la lettre et l'etala 



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LE PAPILLON 



9? 



devant elle,y fixaiit ses yeux, les faisant courir 
avec impatience d'une ligue a l'autre, comme si 
elle eut attendu une miraculeuse intuition de la 
science. En bas des ligneslougues, elle voyait en 
hieroglypbe plus petit et plus facile la signature 
que, par une etrange divination, elle dechiffrait . 
Oui, ea, e'etait une L, la lettre qui commence le 
nom de Louis, une L qui parlait. 

Les barres minces et inclinees lui apparais- 
saient comme deux roseaux qui sifllaientau souf- 
fle du vent, produisant un sou fort analogue a 
celui de tout le nom: Louis, et apres, Yi, point 
aigu, avec l'accent lourd sur lui et Ys finale, vo- 
lant comme un pan d'habit souleve par la brise, 
achevaient de lui donner la cle de cet hierogly-. 
phe. Oh! oui; celasignifiaitLouis, elle I'auraitlu 
dans les taches do la June, il ne lui fallait pas le 
syllabaire pour le comprendre. Lou.... is, la lan- 
guo meme le disait, le papier meme l'avait dit 
en passant sous la porte mais apres cela, 
rien! Des lignes de festons d'encre recroquevil- 
les, embrouilies, tenus comme le faufilage noir 
d'une apprentie qui ne sait pas tenir l'aiguillc. 

Bien sur, il y avait la les paroles de l'amour, 

i. Les EspagQols pronoDgent Louiss'. 

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LE PAPILLON 



des larmes, des serments ; cris de 1'ume qu'elle 
soupconnait, qu'elle entendait bourdonner a ses 
oreilles. Oh ! maudite ignorance qui d'un trGsor 
lui faisait un tourment! Elle ne pouvait rien 

lire rien que la signature: Lou... is I Qui 

prendre pour confident de ce secret? A qui re- 
mettre ce papier sans reveler l'amour de son 
cceur? Comment avoucr a Louis lui-meme une 
ignorance aussihonteuse, qui, a, elle seule, pou- 
vait rapetisser 1'objet aime d'une maniere de- 
plorable, cruelle! Et comment vivre sans savoir 
ce qu'il disaitla! Peut-etrele desespoir, le depit 
lui avaient-ils dicte des conditions que u'accep- 
ter pas serait amener un attentat,, uu suicide 
peut-etre ? 

Cette pensee la fit sursauter sur sa chaise, et 
froissant le papier dans samain, ellecourut hors 
d'elle-meme a laporte, sans plan, sans idee de 
ce qu'elle allait faire, quand en ouvrantun bat- 
tant, elle vit la, au bout du corridor, regardant 
par laporte de sa cbambre, Louis dans l'attitude 
de l'interrogation, Toinette se sentit dechargee 
d'un poids, et de la lete et de la main, elle appela 
le maitre de son cceur. II accourut rapide comme 
l'hirondelle entrant dans son nid. 



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L£ PAPILLON 



99 



La couturiers etait tombSe sur une chaise, 
'es bras pendants, son cou de colombe incline 
comme un arc sous le poids de la tete qui repo- 
sait stirle dossier; une de ses mains retenait 
encore fortement la lettre, l'autro le mouchoir 
et de ses yeux des larmes coulaient a flot, inon- 
dant librement son visage. 

— Oui, je suis a toi, Louis, je suis a toi ; je 
ne puis latter davantage, je ne puis le cacher 
plus longtemps... les forces me manquent. Je 
suis pauvre, tu ne me voudras pas, tue-moi, 
conpe-moi a morceaus, mais je t'aime, je 
t'aime et 

— Ah ! oui, oui, c'est ce que je voulais en- 
tendre dc tes levres; — s'ecria Louis enlacaut 
sa tete soyeuse dans I'amoureux nid, que for- 
mait son bras gauche a demi croise sur son 
cceur. — Oui, ma Toinette, oui : — ajouta-t-il, 
reproduisant les idees de sa lettre, sans penser 
qu'elle n'avait pas ete lue, — je suis decide a 
obeir a ta douloureuse injonction, mais avant 
de m'en aller, de passer trois mois de tour- 
ment et d'angoisses, je voulais entendre de tes 
levres cet aveu eonsolant. 

— Oh! non, non, ne pars pas, Louis. II est 



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100 



LE PAPILLON 



inutile de le tairo, je faime, je t'aime, jene puis 

tele cacher, je ne le puis plus Helas ! mal- 

hear a mon cceur si tu m'abandonnes ! 

EH corarao elle parlait, ses levres tombereat 
involontairement sur la main tremblante de 
Louis et celles do Louis se placerent sur le front 
brulant de la jeune fille. Par leurs veines courait 
une haleine fralche, enervante. 

— 'Cost pom* ma mere qu'il mo faut partir, 
ajouta l'etudiant. 

— Ta mere, l'a eu toute la vie... mais non, 

vas-y, vas-y Qu'elle est he arouse! que tu 

es houreus toi qui as une mere I 

Toinette baissa la tete pour pleurer plus fort, 

— Oh! ne plenre pas, ne pleure pas, tu me 
fais mal I — s'ecria le jcune homme, attendri et 
luttant pour lui faire relever la teto. 

— Eh bien ! — fit soudain la couturiere, s6- 
chant ses larmes, — je ne m'oppose pas a ce 
que tu partes, mais tu m'ofTrais une preuve de 
ton amour? Huit jours de plus oude moins ne 
rendront pas ta mere malheureuso si tu sais trou- 

ver une bonne excuse Ne pars pas avant 

la semaine prochaine : nous aurons un jour do 
plus, lundi nous pourrons nous revoir. 



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LE PAPILLON 



101 



Et elle prononcait cette priere avec un accent 
de passion et etreignait tendrement Louis par 
la taille. 

— Oh ! la grande prenve d'amour, le beau sa- 
crifice que tu reclames de moi ! — s'ecria Louis 
souriant et lui caressant les cheveux sur le 

front. — Oui, c'est accorde mais ne prends 

pas cela pour une epreuvo ni un grand sacri- 
fice. — 

Leurs mains sejoignirentetroitement, comme 
pour celebrer 1' arrives de la paix qui commen- 
cait a illuminer leurs coeurs, et echangeant un 
long regard plein d'amour, Toinette se leva et 
courut reprendre son travail pour eviter une 
surprise que jusqu'alors elle n'avait point re- 
doutee. 



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IX 



Delivre des examens, — c'etait le jeudi, — 
Louis ecrivit a sa mere en lui faisant connaitre 
toutes les notes qu'il avait obtenues, sauf celle 
qui concernait lo droit canonique, pour lequcl 
il supposait etre examine la semaine suivante, 
le professeur s'etant accidentellement trouve ma- 
lade. 

« Le lendemain des examens, — ajoutait-il, 
— je ferai les quelqucs visiles d'adieu dont vous 
me chargez et, le jour suivant, j'aurai le plaisir 
de prendre la route du logis et de vous embras- 
ser. Ce retard imprevu augmcntera la note de 
mes depenses, de maniere quo l'argent que 
vous m'avez dernierement envoye ne les cou- 
vrira pas ; aussi, avee votre permission, deman- 



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LE PAPILLON 



403 



derai-je a MM. Jofre, Bellpuig et C 1 " soixante 
francs de plus pour ne laisser aucune detto et 
etre mieux nanti pour le voyage, Je desirerais 
avofr uno repouse avant lundi, » 

Voici quelle fut la reponse : 

uPourles soixante francs, tu peux les de- 
mander a MM. Jofre, Bellpuig et C ie , et davan- 
tage, s'il est necessaire, pour ne pas laisser de 
comptesa decouvert. Cependant, je croyais que 
tu en aurais de reste avec ce que je t'envoyai 
par Theresine, parce que j'avais compte large- 
ment, faisant eutreren ligne les imprevus qui 
pouvaient survenir, qui surviennent toujours a 
laderniere heure, mais jete recommande d'etre 
sage, parce que la rocolte ne se present© pas 
comme bien satisfaisante et qu'il nous faut aller 
doucement. S'il n'en etait pas ainsi, je recom- 
penserais ton application dans la mesure de raes 
grands desirs. 

Ta mere qui te benit et attend, anxieuse, 
l'heure de t'embrasser. 

Maria Fortuny, veuve Oliveras. » 

Quand il eut lu lalettre, Louis se frottajoyeu- 
sement les mains, refit de memoire lescomptes 



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104 



LE PAPILLON 



qn'il avait alignes quelques jours avant et eou- 
rut, plus qu'en hiite, reliror, non pas soixante 
mais quatre-vingts francs, chez MM . Jofre , 
Bellpuig et C'". Outre son portrait, ilpourrait 
Iaisser un petit souvenir a To'mette, uq auneau, 
par exemple. 

La pauvre fille le meritait bien: eile I'aimait 
tant! 

— Elle nr'aime tant I — repetait-il interieu- 
rement. — Et voyez un peu comme cite s'est 
amourachee de moi ? que lui ai-je donne? Que 
lui ai-je fait ? Pauvre fille 1 si elle savait que 
pour moi, la fougue ne dure qu'un moment, 
quand elle est devant moi, quand je la vois 
aussi triste ou aussi exaltee que l'autrejour! 
Oh ! alors oui, mon cceur bat pour elle, mon 
ame ne fait qu'une avec la sienne. Elle est si 
jolio, les yeusbaisses t Elle est si belle, si ma- 
jestueuse, quand elle se fache t II faudrait un 
coeur do roc pour ne pas en devenir amoureux 
en pareils moments. Et moi qui ai toujours eu 
un faible pour les femmes sentimentales etpour 
les serieuses, pour celles qui froncent les sour- 
cils comme un homme et vous deflent, le bras 
tendu comme une Norma, qui veulent vous en- 



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LE l'APILLON 



105 



chaluer k leurs caprices ! Elle reunit tout cela, 
elle I Si j'etais capable deme fixer, c'est elle qui 
me fixerait, Je le reconnais, elle m'attire, elle 
me seduit. 

Je ne veux pas jouer, je ne dois pas jouer : 
elle agitde tout coeur et c'est une fille pauvre, 
une orpbeline Moi-meme je serais capa- 
ble de m'en enticher serieusement et il ne faut 
pas, il ne faut pas ; il y aurait trop de bruit au 
logis 1 J'ai deja. mal faitde restercette semaino, 
mais qui ne resterait pas quand on vous le de- 
mande do cette maniere, et a pareil instant ou 

j'etais si emu ! Qu'ello etait bello ! Ta,ta I je 

lui donnorai mon portrait, je lui donnerai Tan- 
neau, elle en sera contente pendant quelques 
jours, et de Ripoll, par lettres, je chercherai le 
moyen de la desenchanter, de la guerir peu a 
peu. Face a face je ne saurais le fairc 

Peut-etre aussi madame Fine, qui n'est ja- 
mais contente de la maniere dont on la sert, se 
sera fatiguee d'elle, pendant que je serai la-bas ; 
elle la renverra et quand je reviendrai, tout 
ceci ne sera qu'un chapitre de plus a ajouter 
aux joyeux cbapitres qui pourraient former mes 
memoires d'etudiant. Vrai, je le regrette, une 



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106 



LE PAPILLON 



petite qui a tant de prix, qui m'aimerait, qui 

m'aimerait vraiment ! 

Et il donna conge a ses reflexions en se mor- 
dant les levres, en tournant la tete et en laissant 
sc perdro dans l'espace un regard qui semblait 
dire adieu a toute une envolee de plaisirs fugi- 
tifs 

Baissant les yeus, il apercut une plaque ovale 
docuivro, clouee acdte d'une porte : en lettres 
emaillees, elle portait : Jofre, Bellpuig et C'\ 
[1 fit deux pas, et depassant, au milieu d'un 
tambours e mi-hexagonal ou les memcs noms 
etaient repetes graves dans de grands ovales de 
verre, une porte a laquelle repondait un grand 
coup de timbre argentin, il s'enfonca dans le 
magasin long et silencieux, pour voir son cais- 
sier, comme il l'appelait. 



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X 



Chez madamo Fine, il n'y avait plus quo deux 
etudiants, Louis et Thomas Llassada. Tous les 
autres, leurs examens termines, s'etaient epar- 
pilles dans leurs villages, pour passer les vacan- 
ces en famille. . 

Madame Fine commencait a respirer comme 
si. elle aussi eiit passe ses esamens : apres u'a- 
voir su comment trouver le temps d'aller a la 
messe et de visiter ses relations, elle entrait 
dans une saison de jours de repos, splendides, 
qui lui donnaient du temps pour tout, lui lais- 
saient meme heures sur heurcs pour dormir 
plus qu'elle ne lo desirait. 

II ne lui manquait plus qu'une chose a faire 
pour so trouver dans cette heureuse situation : 



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)0S 



LE PAPILLON 



coulcr la derniere grande lessive, laver et re- 
passer les enormes r.orbeillees de draps et de 
linge de .table qu'avaient laisse sales les etu- 
diants deja partis. Maiscela, ellele commoncerait 
le lendemain ; toutes trois s'y meltraient, elle et 
les deux servantes, et coule que coute, mercredi 
on n'y penseralt plus peu ni prou. 

Elle pouvait done bien, aujourd'hui, diman- 
che, profiler de la soiree, comme prologue de 
sa vie de repos, pour aller avee les filles du tail- 
leur da premier, passer quelqties heures a leur 
campagno sur la raontagne de Montjuich, pres 
de Yista-Alegre. 

Comme a l'ordinaire, Thomas s'etait rendu 
tout droit aux billards du cafe de France; elle 
donnerait aux servantes la permission d'aller 
ou bon leur semblerait, et, si Louis voulait l'ac- 
compagtier, comme il etait probable, ne fut-ce 
que pour plaisanter avee Sophie, elle fermerait 
l'appartement avee la cle de surote et s'en irait 
tranqiille. 

Ainsi dit, ainsi fait. Les servantes sorllrent 
sautillant dans l'escalier comme si clles sor- 
taicnt de l'ecole, les chiles voltigeant en l'air, 
babillant gaiement sans s'ecoutcr, et madamo 



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LE PAPILLON 



109 



Fine, une fois habillee, entra dans la chambre 
de Louis, 'Ne le rencontrant pas dans la piece 
que d'un coup d'ceil elle parcourait tout entiere, 
elle le chercha dans l'alc6ve ou bien certaine-' 
mentelle allait le trouver couche sur son lit. II 
n'y etait pas non plus. Ou diable s'etait mis le 
papillont La feneire etait grande ouverte: au 
pied, deux chaises et un livre etale sur l'une 
d'elles. Ni la, ni h c6te, elle ne voyait Tetudiant. 
Soudainelle entendit la voix de Louis, tout au- 
pres d'elle, comme celle d'un invisible fantflme. 
Madame Fine se faisant un chemin entre les 
deux chaises sortit aubalcon et surpritl'etudiant 
dangereusement penche en avant au coin do la 
balustrade pour que Sumpteta, la modiste d'a 
c6te, put attacher un bel ceillet au bout de sa 
canne. La maitresse de pension eut la discretion 
de se retirer, — etrange discretion qui s'expli- 
que par ce qit'elles ctaienl broaitte'es, — et, ca- 
cheedans l'ouverture du balcon, elle tira Louis 
par les pans de sa jaquette. 

— Oui f je viens, — fit Louis. — Je suis bien 
satisfait quo vous m'ayez appele, parce que je 
commeneaisa en avoir assez do Sumpteta et do 
ses minauderies. 

7 



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HO LE PAPILLON 

— Yrai,jene sais comment vous etes: avec 
toutes,. il vous fant badincr. Ne voyez-vous 
pas que c'est la fille la plus ennuyeuse du 
quartier? EUe et sa mere, quand elles sortent 
dans la rue, semblent deux coqs cn pate, avec 
un brgueil, que Bieu los.benis.se I 

— Bien, oui, mais elle a quinze aus, 

— Plus de dix-huit. 

* — Elle a un joli brin de figure, et pour pas- 
ser un moment... 

— AUons, allons I Ne vous employez pas si 
mal. Vous qui etes si beau garcon, vous pouvez 
trouver mieux. 

— Vous me faites la cour, madame Fine. 

— Allons, fou! Pauvre de moi, mon tour est 

passe ; mais je dois dire ce que je reconnais 

Allons, eies-vous pret? Mettez votre chapeau 
un peu plus de travers, mon ami? Et ce noeud 
de cravate? Allons, allons, je vaisle faire mieux. 

Vous ne savez vous faire valoir Ainsi : bien 

liabillel Puis un coup de brosse aux botttnes. 
Heureusement, la cathedrale n'apas bcsoin d'or- 
nements ! 

Madame Fine qui etait eudimanchee d'une 



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LE PAPILLON HI 

.robe de lainette gris cendre et d'une jaquette 
de meme etoffe, lo tout plcin de bouillons, de 
garnitures d'entredeux et de biais, bordees de 
noir, un ruban comme une cocarde de taureau, 
de couleur violette, sur lo sein, et sur la tete 
une mantille de grenadine et de point, comme 
on n'eD avait jamais vu, ne voulait pas que son 
cavaliermanquat de lui faire honneur. En outre, 
elle craignait que le laisser-aller de son hfite ne 
lui flit un sujet de blSme. 

Tous deux fermerent la porte et descondirent 
au premier, d'ou ils sortirent bientvH en compa- 
giiie de toute la famille du tailleur, divis^e en 
trois sections. 

Louis marcbait devantavec Sophie et sa sceur 
Grace, toutes deux vet Lies de percalines claires, 
bariolees et la taillo tres pincee, un bouquet de 
fleurs au no3ud des mentonnieres de tulle illu- 
sion, et un ruban cerise dans les cbeveux noue 
en flots au-dessus de la tete. 

Derriere eux, le pere, M. Yernet marchait, 
un enfant a chaque main.l'un encore en robes 
et l'autre babille comme une figurine de premier 
communiant. Vetu d'ete, de couleur jaune fonce, 
i] avait un costume neuf, repa'sse, sans un pli. 



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LE PAPILLON 



Ilportait latete couverte d'unchapeau depaille, 
et avait un cigare a la bouche. 

Madame Fino et la femme du tailleur fermaient 
la marche, lourdes comme deux oies, le corps 
jete en arriere et s'eventant a la hautenr de la 
poitrine, les mains loin de la taille. 

Les jeune filles riaient do ce que disait Louis, 
se rengorgeaient comme des colombes, se cam- 
braient, miuaudaient et cherchaient avec leura 
eventails des attitudes guindees, des poses de 
gravures. Les parents et madame Fine avaient 
un air provocant, la mine de parvenus qui se 
promenent. L'on eut dit qu'ils allaient au Pare. 
La consigae etait de sortir de la ville par la Porte 
de Sainte-Monique afLn d'eviter touto la poussiere 
possible, et ainsi ils filerent tout droit par les 
rues de Guardia et de Moutserrat. 

Dans cette rue, dans la boutique du menui- 
sier, sur la facade, comme a chaque fete, la 
femme du menuisier, Matrone, ses filles et 
Toinette, passaient la soiree a jouer a la brus- 
quembille, assises sur des cbaises autour d'un 
escabeau couvert d un tapis de laino. 

Toinette etait placee en face de la rue et peu 
distraite par les cartes, elle regardait plus sou- 



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LE PAPILLON 



H3 



vont au dehors que dans son jeu. Soudain, ua 
chocur de rires qui se rapprochait lui frappa 
1'oreille d'une maniere etrange. Dans le tumulte 
des rires, il lui sembloit distinguer Ja voix de 
baryton de Louis. Elle tendit 1'oreille, fixa les 
yeus : sur Ie trottoir eusoleille, trois ombres 
humaincss'avancerent qui, au passage, entrerent 
en biais dans la boutique en en lechant le sol. 
Puis les trois personnes apparurent. Oui, e'etait 
Louis avec deux jeunes Giles, belles, elegantes. 

— Toinette le jugea ainsi, — et comme ils 
traversaicnt le trou de cette porte, la voix, oui, 
la voix de Louis resonnait daus la boutique: 

— Sophie, Sophie, je ne yous aimerai pas. 
Ce ne fut pas sans effort que Toinette put 

garder dans ses mains la derniere carte. 

Ses yeux egares continuerent a regarder la 
rue oii la societe poursuivait son defile. Le tail- 
leur et les enfants n'appelerent pas son attention : 
elle ne les consldera pas comme ayant un lien 
avec les autres, mais, bientot madame Fine viat 
lui prouver qu'elle ne s'etait pas trompee comme 
1'autre jour dans la rue Neuve: e'etait Louis, 
e'etait Louis. Par bonlieur, ni l'etudiant ni la 
maitresse de pension ne l'avaient apercue. 



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114 LE-PAPILLON 



Elle jeta la carte sans voir qui gagnait, et, 
disant qu'elle etait lasse dejouer, elle vint sur 
le seuil de la porle pour suivre des yeus Louis. 
Les flaques d'eau qu'avait faites I'apprenti du 
confiseur on arrosant le trottoir obligerent la 
societo a passer de 1' autre c6te de la rue. Cent, 
fois mieus: elle verrait ainsi plus librement 
tous les gestes de Louis et de ses amies. 

— Comme elles s'amusont, comme jelles riont, 
comme le grand vaurien les fait rire ! — s'ecriait 
Toinette presque k voix basse, tandis que ses 
jambes fourmillaient. Et elle buvait des yeux 
letrio, regardant les jeunes filles de haut en 
bas, se gravant dans la tete leurs silhouettes, 
la couleur de leurs vetements, calculant l'age 
qu'elles avaieut, etudiant les mouvements in- 
tentionnes de Louis pour decouvrir celle qu'il 
preferait. Tout a coup, ah! que fait Louis? que 
fait la plus grande? Ah! Louis lui donne 1'oeil- 
let qu'il portait a la boutonniero : elle lui pre- 
sente en echange le bouquet de son corsage! 
Les tetes se rapprochent, les visages a demi' 
tournes, ils se disent tout bas quelque chose. 
Ah J elle, la grande, e'est Sophie! Qui, il a dit 
Sophie, comme il passait ici... 



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LE PAPILLON 



115- 



Et Toinette ne faisait pas attention que, atti- 
re© par cet aimant, elle s'etait deja eloignee de 
la boutique du menuisicr de plus de la largeur 
de trois.maisons. 11 n'y avait plus pour elle de 
terre ni de distance que 1'espace entre ses yeux 
et Louis, plus d'air arespirerque dans le rayon 
visuel ou flottait uue chaine d'aimant invisible, 
irresistible. Et sans le vouloir, elle se sentait 
entrainee a conserver les distances, a faire un 
pas a chaque pas qu'ils faisaient, comme un 
corps attache suit la direction de la corde. 

Quelques badauds, de leurs fenetres, la 
voyaient epier, se glisser ainsi, ras des mai- 
sons, et comme c'etait a peine s'il y avait une 
autre personne dans la rue, ils s'amusaient a la 
regarder, faisant des suppositious, brodant des 
histoires sur les causes de cette fascination 
dont ils s'apercevaient. 

— Oui, elle s'appclle Sophie, — continuait 
Toinette jalouse, allant toujours en avant par 
la rue. — Et elle semble joliel Chut! elletourno 
latete... Non, ce n'est rien... Elle dit quelque 
chose au monsieur qui mene les enfants, ce 
doit etre son pere... Mon Dieu! que Louis ne se 
retourne past Ah! elle se remet k causer avec 



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H6 LE PAPILLON 

lui. Elle n'est pas jolie : ellc a les cheveux rou- 
ges, lc nez eu l'air, la bouche grande. II me 
semble qu'elleest tout enfarinee!... Yoyez quel- 
les mines elle fait. Et cela plait a Louis?... 
Peuh!... elle doit etre richet 

Et comme, d'un coup d'ceil, elle saisit toute la 
physionomie de la jeune fille, d'un seul regard, 
jete sur les vetements de toute la societfi, elle 
devina la position du tailleur. 

— Hum ! — fit-elle froncant le nez, — ce no 
sont que des ouvriers a l'aise endimanches. 

Et elle ne sut si elle devait ou non s'en r6jouir. 

En ce moment, la societe se perdit dans la 
foule de municipaux, d'agents de police, de 
marchands d'allumettes, de servantes, de mate- 
lots et d'ouvriers qui engorgeaient la me de-' 
vant le theatre da cirque, on. Ton represeritait 
pour la centieme fois De Saint-Paul an p6le 
Novel. Quand Toinette se vit pres de cette four- 
miliere, elle comprit la longne course qu'elle 
avait faite et rcvint a elle-meme ; elle songea a 
revenir, mais le desir de savoir, d'une maniere 
plus precise, ou s'arretait Louis, la fit avancer 
avec cette aisance que Touvriere est seule a 
avoir. Elle penetra bientflt dans la cohue de ce 



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LE PAPILLON 



ill 



public qui criait, riait, jurait et se conceutrait 
eu ileux masses en fermentation, et bariolees, 
a chaque omnibus de famille qui s'avancait pour 
decharger dos noun-ices, des eufants et des 
papas-gateaux. Lancee entre ces bousculades 
oula lumiere du jour semblait s'attrister et ou 
la foule laforeait a aller alegaree, olle regardait 
sans rien voir. Elle ne savait s'i/s etaient entres 
au theatre, dans le vestibule duquel il y avait 
une queue formidable d'ennui, ou s'i/s etaient 
passes au large. Et avec l'inquietude du doute, 
coupant cette maree, elle arriva au coin de la 
Rambla de Sainte-Monique que,d'unbouta 1'ati- 
tre, elle scruta des yeux. 

Le soleil dorait la longue facade couleur bri- 
que de la caserne des Dressanas et deux bons 
tiers du pave, laissant etalee sur tout le trottoir 
de 1'autre cote l'ombre arrosee et fraiche que 
projetaient ses edifices bas. 

Du cote de la caserne, tl ne passait umc qui 
vive. Seuls, quelques fiacres revenant d'uno 
course, deux soldats de cavalerie qui portaient 
des ordres faisaient reteutir le pave dans la direc- 
tion des avenues centrales d'ou venait un grand 
bruit de vie. Le trottoir a l'ombre etait pouple 

7. 



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LE PAPILLON 



do groupes de soldats, de filles et de matelots 
etrangers. 

S'ecartant de ces gens de bas etage, allant 
vers )a porte, elle vit Louis et Sophie et, sans 
avancer d'un pas, elle les accompagaa d'un re- 
gard voile de larmes jusqu'a ce qu'ils se per- 
dissent au coin de la muraille. 

Elle revint a la boutique pour prevenir qu'elle 
montait al'appartement pour arranger quelque 
chose, et comme elle entra dans sa chambre, 
elle tomba sur sa chaise de couture, et scs 
pleurs coulerent abondamment. 

La conduite de Louis lui semblait une impar- 
donnable infidelite, elle se sentait le coeur brise, 
et de ses pleurs des rugissements de jalousie 
s'echappaient. 

— Malheureuse 1'heure ouje l'ai connu; — 
s'ecriait-clle interieurement. — Malheureuse la 
faiblesse de caractere qui m'a fait me reconci- 
lier avec lui quand tout etait deja fini. Mainte- 
nant il no se moquerait plus de moi comme il 
s'eu moque; j'aurais ri de lui en le voyant si 
captive par cette guepe, au nez plat, minaudiere 
et belle, Dieu me pardomie ! comme les rouleu- 
ses dont il s'ecartait. 



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LE PAPILLON 



HO 



Ohnon! demain, je n'y vais pas, il ne me 
verra plus, il faut que je le berne. Ilaattendu 
une semaine, qu'il continue a attendro. Peut- 
etre ne i'a-t-il pas fait pour moi, mais pour 
elle! 

Et moi, moi, pauvrette, si niaise, je croyais 
qu'il etait reste pour me donner une preuve, 
l'unique preuve d'amourque je lui demandais... 
Ah! non, il ne me le fera pas entendre! que di- 
. rait-il s'il me voyait faire la cour a un autre, lui 
donner des ceillets etle manger des yeux!... 

S'il ne m'aime pas, pourquoi venir me trou- 
ver, pourquoi s'attacher a vacs jupes^urer, 
pleurcr, m'ecrire des lettres et me donner des 
ceillets comme a Sophie? N'est-ce pas tres mal, 
n'est-ce pas uu crime, une infamie? est-ce que 
je le demande? Est-ce que je le cherche? Lui 
ai-je jamais dit de me jouer la comedie ni de 
m*aimerparforce?Ah! s'il pense que moi aussi 
je m'appelle Sophie, i! se trompe fort, II s'est 
joue de moi une fois, il ne s'en joueraplus. Jo 
suis pauvre, oui, tres pauvre; je n'ai pas de 
parents; mais j'ai le cceur sur la main, j'ai ma 
dignite et je ne veus pas, je no veux pas que 
Ton se joue demes sentiments! 



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120 



LE PA.PILLON 



Elle se leva, lira d'une boite, cachee dans un 
tiroir dans la commode, ua ceilletfletri, pas bien 
desseche encore, et elle commenca a l'effeuiller, 
a le dechiqueter ayec mepris en repetant : 

— Non, non, je ne m'appelle pas Sophie, je 
ne suis pas comme Sophie ; on ne joue pas 
avec moi, on y va franchement ; les presents 
qu'on me fait, on ne les fait pas aux autres. 
.Ceci n'est rien, ceci est une moquerie, un af- 
front que je ne puis conserver. 

Et, desesperee, elle ramassa sur sa jupe les 
debris de la fleur, mouilles delarmes, les froissa 
encore, les roula en boule entre ses mains 
comme si olio eut eprouve je ne sais quels 
delices a faire durer cet eclat de douleur, et les 
jela dans la rue, tombant encore une fois sur la 
chaise avec la suffocation de quelqu'un qui a 
tente un effort supreme. L'esaltation l'etouffait, 
son ame tenait ii un lilj et, au milieu de cetto 
defaillance de force, elle entendait la vie de la 
ville clamer au dehors ct venir jusqu'a elle avec 
ses contrastes, ses discordances ordinaires que 
. nous ne remarquons jamais aussi bien qu'aux 
heures de souffrance. 
"Sous les fenetresdc Toinette, un orgue jouait 



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LE PAPILLON 



12| 



la valse des Cent Vierges ; la cloche do Sainte- 
Monique sonnait la communion; dansun assom- 
moir de la rue voisine de Trenta Clans, des voix 
avinees chanlaient eu chceur desaccorde des 
couplets souvent obcenes et l'orgue interrom- 
pait la melodie soutenant une note comme un 
gla pis semen t, pour laisser passer une voiture 
qui emplissait la rue deserte de fracas ou pour 
recueillirle sou qui pleuvaitdequelque fenetre. 



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XI 



Le lendemain, Toinette ne travaillait pas sur 
le balcon de la rue de Uoig, mais dans uue des 
cbambres vacantes de la pension ; uiie chambre 
inlerieure, eclairee par un ciel ouvert, qui don- 
nait sue 1 l'antichambre et etait par consequent 
immediate me nt pres de la porte. 

Toutes les resolutions prises si fermement et 
si inebranlablement par la couturiere dans 
l'esaltation de la jalousie, avaient succombe 
avant le lever du. jour, apres les reflexions de la 
nuit. Toinette aimait vraiment, etlafievre, qui, 
d'ailleurs, provenait de son amour meme, pas- 
sed, elle ne pouvait, elle ne sesenlait pas assez 
do forces pour cesser a jamais de voir son bien- 
aime. 

Si elle devait le voir quelque jour, mieux 



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LE PAPILLON 



1-23 



valait lc voir a la ebaude, tant pour lui donner 
la lecon qu'il meritait et so retirer apres 
l'avoir puni, pour que demain il n'en fasse 
pas souffrir une autre, que pour lui pardonuer 
avec les reserves necessaires, au cas ou, le fait 
eclairci, il serait prouve que cette promenade et 
ces fleurs n'avaient rien de coupable. En causant, 
on peut s'entendre, et les apparences sont par- 
fois Irompeuses. Quand on reflechit, on se rap- 
pelle les-fois ou Ton s'est fache sans en avoir 
motif sur de minces apparences mensongeres ; 
ensuite, on voudrait defaire ce que Ton a fait et 
il faut s'en repenlir toute la vie. 

Toinetto lui avait baise la main, s'etait laisse 
baiser le front, lui avait ouvert son cteur, avoue 
son amour, avait recu de lui des sermenls et 
d'honnetes declarations qui jaillissaient du fond 
de l'ame. Entre elle et lui, il existait done un 
engagement qui, avant de le rompre, valait bien 
la peine qu'on y regardat, d'autant plus que le 
bo nhe ur ou le malheur de toute la vie en depen- 
dait. 

Elle savait tres bien qu'elle etait passionnee, 
emport^e, qu'elle avait un caractere prompt, 
que dans le peu de temps qu'avaient dure ses 



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124 



LE PAPILLON 



relations avec l'etudiant, ollc avait bien des fois 
lutte avec les plus grandes hesitations de son 
esprit sans savoir les vaincre, parce que l'amour, 
d'une part, et de 1' autre, la conduite de Louis, 
obtenaient la victoire. 

— Soyons raisonnable ! soyons raisonnable! 
— finit-elle par se dire. 

Et n'ayant pas forme 1'ceil, elle se leva et re- 
vint au berceau de ses amours, determines a 
laisser en bon point sa dignite. Commo la colere 
et la jalousie couvaient sous cendres, il n'y avait 
pas a en douter, elle y parviendrait. 

Madame Fine jugca convenable de la placer 
dans une autre piece : d'abord, parce que sans 
les distractions de la rue elle fcrait peut-etre 
davantage de travail ; ensuite, parce qu'elle la 
laissait gardienne de la maison et que de la elle 
entendrait mieux la porte. 

C'etaitle jour de la lessive, et comme Louis 
et Thomas, pour les adieux, dejeuneraient au 
restaurant, elle se trouvait dispensee de cuisi- 
ner pour les etudiants ; le feu et uu coup d'ceil 
de Toinette, de temps en temps, suffiraient pour 
la cuisson sur les foiirneaux de la viande des- 
tineo aux quatre femmes, et ainsi, elle aidant 



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LE PAP1LL0N 



123 



les servantes fi lavcr, la besogne irait beaucoup 
plus vite. Ce serait une journee bien employee, 
une do ces journees de bonne vcme ou tout se 
combine a souhait et qui malheureusement sont 
si rares. 

— Voila done qui est entendu, Toinette ? 
Vous m'arrangerez t'ous ces bas, les chemises, 
vous me taillerez ces petits sacs et vous donne- 
rez un coup d'ceil au fourneau. Raymonde pre- 

parera le riz A une heure moins un quart 

nous revieodrons. Quand les etudiants seront 
partis, faites attention a qui vous ouvrirez : 
j'enverrai une des domestiques cbercher la cor- 
beille que nous laissous. Au revoir. 

U devaitetrehuitheures ct demie quand Toi- 
nette entendit les talons de Louis resonner dans 
le corridor et s'eloigner vers la chambre de ma- 
dame Fine, pour en sortir bientot et roder dans 
plusieurs pieces de la maison, comme quelqu'un 
qui chcrcbo et ne trouve pas. A la fin, ils s'ap- 
procberent de la piece ou elle etait, la porte 
s'ouvrit et Louis entra, en costume de ville ot 
le visage eclatant de joie. 

La couturiere leva la tete et le recut tres se- 
rieusement. 



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LE PAPILLON 



— Eh ! eh I qu'as-tu ? N'es-tu pas bien ? 

— Grace aDieu, si, et.vous? 

— Pourquoi ce vous, quand nous sommes 
seuls ? fit Louis prenantune chaise et s'asseyaut 
tendrement Ires prcs de la couturiere. 

— Voyez, vous m'empechez de coudre ; ayez 
la bonte de vous retirer, vous pietinez ma robe. 
- Louis repondit, en lui tiraut la langue et en 
branlant la tete d'un air mutin. 

— Non, nousne plaisantons pas : j'ai un jour 
de noir; retirez-vous, monsieur Louis. ,.ne tou- 
chez pas mon travail. A bas les doigts, ou je les 
piquerai de mon aiguille... je les piquerai 1... 
V'lan t 

Et Louis, tout surpris, retira sa mainpiquee 
et commenca a sucer le sang qui gouttelait sur 
son doigt sans quitter des yeus Toinette, qui 
comme honteusc de son action , plus rouge 
qu'une grenade, n'osait lever la tete. 

11 regnaune minute un silence si profond que 
Ton cntendait le lic-tac de la montre de Louis. 

— Plusj'y pense, plus je cherche, Toinette, 
moins je comprends ce qui se passe. Vous, — 
et il soulignait ce mot, — vous savez si je vous 
ai fait des serments l'autre soir : vous m'avez 



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LE PAPILLON J27 

demande mon portrait : je vais aller le chercher 
tout a l'heure... Ah !... c'est parce que je sors 
ce matin, parce que peut-etre on t'a dit que 
je dine hors de la maison ? Ah f pauvre petite t 
ne me fats pas mauvais visage pour cela, no 
me hais pas pour si peu de chose ! Vois, j'irai 
chez le photographe pour t'avoir la photogra- 
phie... Diantre de sang ! Tu m'as pique un peu 
trop profondement I — ajouta-t-il en sucant do 
nouveau..: — Etje n'irai pas au restaurant, 
je dinerai avec vous, entends-tu ? C'etait une 
simple invitation de camarade et mon ami est 
assez sense pour m'excuser. 

Et respectueusement il lui donna deux petits 
coups surle dos. 

Toinette, impressionnee par le sang, sans 
lever les youx du travail, et fuyant par un mou- 
vement da corps les tapes de Louis, repon- 
dit d'une voix trcmblante: que rien de ce qu'il 
affectait de supposer n'etait vrai et qu'il etait 
bien libre d'aller ou il voudrait. Cette re- 
ponse augmenta la confusion de Fetu'diant, 
" — Je repete done que je ne comprends pas ce 
qui se passe. Je suis reste unc semaine a Bar- 
celone pour attendre ce jour, qui m'a paru 



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28 



LE PAPILLON 



si lent h poindre, et aujourd'hui, quand j'entro 
ici lo ccfiur plein de joie, anxieux de vous repe- 
ter que jo vous aims et d'entendrc que vous 
m'aimez, aujourd'hui vous mo reccvez froide- 
meiit, non pas, avec haine. 1L y a la un mys- 
tere que moi, la conscience pure, je ne puis 
dissiper : e'est d vous, a vous de parler. Parlez, 
interrogez-moi, accusez-moi, je repondrai . Et je 
n'en dispas davantagc : j'aima dignite,Toinette, 
et n'ayant commis acucune faute, jamais je ne 
saurai m'humilier. S'il est quclqu'un qui nous 
veut du mal et invente dos histoires que vous 
vouliez bien ccouter, tant pis pour vous, parce 
que je n'en ferai aucun cas, je n'admets pas 
enlre nous de tiers depareil acabit. 

— 11 n'y a pas do tiers, pas dc tiers, il n'y 
a pas de tripotages d'etrangers ! — fit Toinette 
s'exaltant et elevant la voix commo une per- 
sonne de la basse classe. — Moi, moi-meme je 
l'ai vu... Commetotis les messieurs, vous croycz 
que nous autres, pauvrcs filles, nous sommes 
un jouet... 

— Commc l'aulrc jour, comme toujours, 
cette ennuyeuse susceptibilite des pauvres qui 
vous fait articuler une insulte a chaque instant, 
voir des fant6mes en plein midi... 



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LE PAPILLON 



— Je n'insulte personne : vous, vous m'in- 
sultez, venantici feindre de m* aimer, m'enlever 
la paix del'uttie pour allcr le lendemain faire de 
semblables serments a Sophie et lui offrir des 
ceillets... 

Un bruyant eclat de rire de Louis lui coupa 
la parole. 

— Sophie! — s'ecria celui-ci, mourant de 
rire, — Sophie ! 

Et desarme, sans colere maintenaut, il se 
penchasur Toinette, lui fit lever latiHe de force, 
imprimaun baiser sur sonfront et retenant son 
visage en l'air quand elle rouvrit lcs 'yeux, 
fixa sur elle un regard d'amoureuse pitie en di- 
sant : 

— Folle ! Follette ! 

— Yoici qui l'a vu ! — reprit avec force Toi- 
nette bien calmeecependant, montrant ses yeux 
de ses doigts ecartes comme un compas. 

— Folle! Follette! — repeta l'etudiant sans 
perdre sod air riant. 

— Mes oreilles ont entendu : « Sophie, je ne 
vous aimerai pas *, et vous lui avez offert un 

ceillet et elle vous a donne un bouquet de 

fleurs, et toute la soiree vous etes restes ensem- 



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130 



LE PAPILLON 



ble, et pendant quo je souffrais, vous riiez et 
riiez toujours Oui, comme vous riez main- 
tenant....... 

— Folle plus que folle I mais non ; parle, 

parle, uiaintenant je tejotterai dans un verre 
d'eau comme une cerise et d'un coup je te ferai 

entrer dans mon cceur Folle, folle, Sophie 

est fiancee !..;. 

— C'est vous qui le dites. 

— Allons ! Laisse ce vous ennuyeux I . . . Je dis 

laverite. je dis ce quiest certain Etsi ce ne 

l'etait pas, aie la bonte de faire plus d'honneur 
a mon bon gotit. N'as-tu pas vu qu'elle a le nez 
camard, qu'elle est miuaudiere et que ses che- 
veus sont rouge-carotte? 

— Elle doit etre riche 

— Bcaucoup de banquiers le sont et je ne me 

suis jamais amourache d*aucun d'eus Al- 

lons, ne revenons plus Ja-dessus. Celamepese 
trop 1 

— Vois-tu, si elle est riche, ce serait bien : 
on est pour quelqu'uu de sa classe. 

Toinetto commencait a le tutoyer sans y faire 
attention. 

— Je ne fais pas attention aux classes, mais 



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LE PAPILLON 



131 



aux jolis traits et aux coeurs, a une flgurette 
comrae la tienae,a des yeux comme les tiens, a 
un cceur comme le tien, grand, sympathique 
meme quand il fait rage, quand il me pique et 

me fait saigner L'argenl, l'argent! Je suis 

la pour en gagner; je ne me marierai pas avcc 
une caisse. Et la dot qu'aura Sophie, la fille 

d'un pauvre tailleur de la rue de Roig!.. 

Ah! quelle tete, quelle imagination exalteeque 
la tienne. II te faut quelque calmant, ma fille, il 
te faut quelque calmant! 

Toinette sourit pour la premiere fois. 

— Bien, allons, la paix est faite, eh? La 

main allons, la main, la main, ne me fais 

pas mourir. Comme ca Bonne petite ! 

Et alors, Toinette, comme si elle etit eu honte 
de montrer de nouveau sa jalousie, comme si 
elle craignait de le faire a haute voix, s'appro- 
cha du cou de l'etudiant et dans le tuyau de l'o ■ 
reille lui dit : 

— Pourquoi done riais-tu tant avec Sophie? 
Pourquoi faisais-tu tant attention a elle? 

— Parce que je ne pouvais supposer que tu 
me visses et que tu en puisses souffrir : parce 
que, 1'heure passce, j'etends toujours un man- 



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132 



LE PAPILLON 



teau de cendre sur le feu pour mieux conserver 
la braise. 

Toinette lui donna une poignee de main, et 
apres, avec un regard de trahison et les ciseaux 
droit vers le nez : 

— Mais, ne to fache pas. Je ne te crois pas 
tout, a fait encore : je m'enquerrai s'il est vrai 
que Sophie est promise. Main tenant, ici, va me 
cherclier la photographic et dejeune avee ton 
camarade. 

— Non : je dejeunerai avec vous. 

— Nullement ; madame Fine soupconne- 
rait.... 

— Mais ce matin nous serious seuls 

Une aurore de desir et de crainte rougit la 
figure de la jeune fllle avantqu'elle enoncat un 
refus absolu. 

— Tu as raison, adieu; la main, une bonne 
poignee de main. Comme ca! 

Ettous deux eclaterentde rire, comme s'il no 
s'etait rien passe entre eux. 

— Louis ! Louis ! — cria-t-elle en le voyant 
se diriger vers la porte. 

— Qu'y a-t-il? 

— Ecoute, plus pres: ton doigt ne te fait-il 



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LB PAPILLON 



133 



pas de mal? Me pardonnes-tu ? — ajouta-t-elle 
toute repentante. 

— Baise-moi la main, la main blessee, — fit 
l'etudiant. 

Kile refusait, mais a la fm ellc ceda. Et, une 
fois obei, il sortit, les levres posees sur le baiser, 
le corps a demi touroe pour que Toinette le vit. 

—r Psitt! psitt! — fit de nouveau la contu- 
riere, et l'etudiant rentra une fois encore. — 
La photographie est-elle reussie? 

— Oh! "je n'ai pas encore l'epreuve; on m'a 
dit que oui. 

— Comment etais-tu, comme maintenant? La 
tele decouverte, les cheveux embrouilles, plus 
en l'air 

— Oui, tu la verras. 

— C'est que j'ai hate de la voir. Ya la cber- 
cher, va ! 

L'etudiant fit une demi-pirouette sur un pied. 

— Non, nou ; de toute maniere tu ne revien- 
dras pas avant dejeuner, pas vrai? 

— Je viendrai avant 

— Je t'ai dit pourquoi tu ne devais pas le 
faire. Quelle heure est-il maintenant? 

-~ Dix heures. 

s 



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134 



LE PAPILLON 



— Ou l'a-t-on faite? 

— Chez Larauza. 

— Je ne snis pas ou c'est. Est-ee pres d'ici? 

— A cdte du Theatre Principal. 

— Ahl fit-elle legerement et les mains croi- 
sees sur son ouvrage, mangeant toujours des 
yeux Louis ; celui-ci attendait debout la fin de 
l'interrogatoire. 

11 y eut un moment de silence. Toinette s'e- 
tait distraite. Puis comme reprenant le fil de 
ses idees : 

— As-tu quelque autre chose a fairc avant 
d'aller au restaurant? 

— Une visite. 

— Peut-on savoir a qui... a quelque demoi- 
selle, peut-etre? 

— A M. l'abbe Anton, un pretre qui fut vi- 
cairo a Ripoll. 

— Comme tes inventions sont vite forgees. 

— Nous y revenons! 

— Non, non. Je ne veus pas te faire perdre 

ton temps Ah! oui; ecoute : Fautre etu- 

diant dont m'a parle madame Fine ne reste-t-il 
pas ici? 

— ■ Non, il va sortir avecmoi. 



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LE PAPILLON 



!3e» 



Les yeux de Louis flambloyerent comme en- 
flammes par une idee soudaine. II fit deux pas, 
comme pour aller s'asseoir; puis il recula et sor- 
tit, laissant Toinette etonnee pour un moment 
et s'expliquant difficile me at ces mouvements. 

— II lui coutait de s'eu aller, pauvre garcou ! 
— finit-elle par dire. 

La reconciliation 1'avait laissee non seulement 
allogee d'un grand poids, mais plus amoureuse 
que jamais. Cette maniere noble et courageuse 
d'aborder la discussion, ce cri de (lignite auquel 
elle repondit d'une voix detonnante, parce 
quecefut alors qu'ellese sentit le mieux vaiu- 
cue, donnerent a l'etudiant de grandes propor- 
tions aux yeux de la fiereouvriere. II etait comme 
elle lo voulait,pas de ceux qui ont pour sang de 
l'orgeat. Puis, sa maniere legere, pleine de pi- 
tie, de prendre l'accusation quand il siit de quoi 
il s'agissait, cette indifference pour tout ce qui 
n'etait que simples suppositions ! II ne demanda 
ni ou elle 1'avait vu avec Sophie, ni par quel ba- 
sard, rien; son but unique fut de dissiper l'cr- 
reur et de rendre a son eceur la paix, ce qui 
etait le plus important. 

Tout cela, Toinette 1'avait distingue avec son 



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136 



LE PAPILLON 



instinct si delicat, et quand elle le comparait a 
sa propre couduite, quand cette piqiire d'ai- 
guille lui venait a la memoire, elle se trouvait 
petite, mesquine, indigue de lui et en memo 
temps que de honte, elle se sentait possedee 
d'uti grand desir de s'elever et d'eflacer a force 
d'amour et de tendresse, la mauvaise impres- 
sion qu'elle avait pu laisscr dans 1'esprit de l'e- 
tudiant. 

Son temperament passionne n'admettait point 
les demi-teintes ; de meme que I'insulte ou la 
jalousie la mettaient liors d'elle-meme,4'amour 
partage l'exaltait. Son cceur etait de ceux qui 
passent en un instant des larmes aux chansons 
et des chansons aux larmes. Le demon d'hier 
etait aujourd'hui un ange, et celle qui jetait 
hier, dechire en miett.es, un souvenir de l'etre 
ha'i, avait aujourd'hui bcsoin de se contenir pour 
ne tomber point a genoux aux pieds de ce memo 
bo mine. 

Uu bon moment se passa jusqu'a ce qu'elle 
entendit un double bruit de pas dans l'anti- 
chambre. 

« lis s'en vont, » pensa Toinette, prcsque 
triste de rester seule. 



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LE PAPILLON 



137 



Et quand elle s'y attendait le moins, elle vit 
Louis reparaitre dans la chambre. 

— Toi," ici ! — fit-elle avec Tin soubresaut 
instinctif. 

L'etudiant se rassit a cfite d'elle, tous deux 
plus loial'un de l'autre qu'avant, comme s'ils se 
sentaient domines par une craiute point encore 
eprouvee. 

— Pourquoi as-tu quitte ton ami? — dit 
d'un ton de reproche la couturiere qui trouvait 
sur le visage de Louis une expression bien 
ctrange. 

Les yeux du jeune bomme avaient perdu cette 
expression ingenue qui constituait ieur charme 
le plus grand; Us etaient comme enflammes, 
avec le regard egare, hesitant de l'homme qui 
soutient une lutte interieure. Sa bouche de sa- 
tyre s'ouvrait, repugnante de sensualisme. Un 
petit tremblement persistant faisait fremir les 
muscles de son visage. 

— Quelle question ! Tu peux le penser ; 
pour etre avec toi un- moment de plus,"rien- 
qu'un moment. Puis j'irai le trouver. II avait 
une course a faire et je choisirai pour ma 
visite une autre heure Mais, qu'as-tu? II 

8. 



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138 



LE PAP1LL0N 



somble qu'il t'ennuie que je te tienne compa- 
gnie 

Toinette, qui ecoutait sans lever la tete de 
dessus l'ouvrage, le guettant clu coin de l'teil 
avec une crainte dissimulee, effacant les epau- 
les commo pour s'eloigncr le plus possible, se 
tutun longmoment eta la fin d'une voix trem- 
blotante: 

— Oui, cela me fail peine. 

— Pourquoi? Te fais-je penr? Alors je te 

laisse, — s'ecria Louis, sur le point de se le- 
ver et temoignanl par des signes qu'elle ne vit 
pas qu'il le voulait et qu'il lui en coutait. 

— Tu m'as promis ton portrait 

— J'ai prom's do te 1'apporter ce soir, et co 
soir, tu I'auras, repondit l'titudiant d'une voix 
plus calme, reprenant empire sur lui-meme. 

Toinette osa regarder son bien-aime une fois 
de plus, il Itii sembla que maintenant il avait 
la physionomie reposee, et elle commenca a se 
tranquilliser. Cette diable de cervellc quo Dieu 
. lui a donnee, lui faisait toujours voir des fant<3- 
mes, comme disait Louis. 

Une longue et tendre conversation com- 
menea entre cuxdeux.Le soir,ils auraientdes 



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LE PAPILLON 



139 



temoins : il fallait profiter de 1'heure presento. 

— Yoila pourquoi, voila la seule raison pour 
laquelle j'ai voulu rester un moment. II faut 
causer de nos arrangements pour echanger des 
lettres, cet ete. 

La rouge de la honte parut sur le visage de 
Toinette quand elle se vit acculee au danger de 
decouvrir cette ignorance qui la tourmenta tel- 
lement un jour. Elle etait resoluo aetudier ses 
lettres tout l'ete; e'etait done la peine de cacher 
maintenant ce defaut. Aussi, repoussanl le plan 
de Louis se refusa-t-elle une fois de plus a in- 
diquer son domicile. 

Sa seconde mere la chasserait de la maison, 
la tuerait si elle ecrivait a personne. Louis re- 
sistait ;\ croire a tant de rigueur : si leurs rela- 
tions etaient licites et loyalcs, pourquoi de 
tels scrupules? En outre, puisqu'elle no voulait 
pas recevoir les lettres directement, il y avait 
toujours un autre moyen : chercher une amie a 
qui il pourrait les adresser. 

— Pas cela non plus. Je pourrais en perdre 
une dans la maison ; une etourderie quelconque 
risquerait de tout devoiler et me compromet- 
trait. 



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140 



LE PAPILLON 



— Apres les avoir lues, iu les dechireras. 

— Une letlre de toi! Je ne saurai pas la de- 
chirer. 

Louis, plein d'orgueil, rapprocha sa chaise. 

Toinette recommencait a se baigner dans le 
doux courant del'amoiir, libre de dissimulations 
ot de craintes. 

La conversation s'anima, les distances se 
rapprocherent, une tendresse enervante s'em- 
para des deux amoureux. Elle s'abandonnait 
sanss'enrendre compte.juscju'a poser sa soyeuse 
chevelure contre le visage du jeune homme, le 
travail tombe a ses piods, les yeux exprimant 
l'adoralion. Lui, s'enbardissait a des serments, 
se supposant plus aimant quelle, plus regret- 
teux qu'elle, plus necessiteux de cette corres- 
pondance, et sur son front se creusaient des 
rides de passions contraires ou Ton pouvait lire 
cette lutte d'esprit. Enfln, ils en vinrent a un 
accord : ils avaient trouve une formule de con- 
ciliation ; l'etudiant ecrirait a madame Fine, la 
chargeant de souvenirs pour la couturiere et 
employant quelques plaisanteries qu'elle pren- 
drait au serieux. Toinette, a son tour, repon- 
drait a la brave femme sur le meme ton. Ainsi, 



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LE I'APILLON 



141 



sans Ie savoir, elle leur servirait de secretaire. 
Et cette idee les fit rire tous deux et les amena 
a parler de la bienveillance que cette femme 
avait pour l'etudiant. 

— Des ,le premier jour je l'ai vu et je ne 
l'aime que pour ca, — fit nalvemeat Toinctte. 

Puis, elle exposa les doutes qu'elle avait 
encore qu'il fut soigno autant qu'il le meritait. 
Pourquoi le taire? Elle avait deja pens6 comment 

elle garuirait sa chambre Elle allait dire 

it une foismaries »,et la pudeur arreta sa phrase 
pour la faire terminer par un « sifclais madamc 
Fine » . 

Alors, Louis rappela qu'elle n'etait jamais en- 
tree chez lui et 1'engagea aypenetrer. Toinette 
s'y refusa un moment, poussee par un cri mys- 
terieux de la pudeur ; puis elle ceda, parce qu'en- 
fin il n'y avait la rien de mal. De toute maniere, 
pour ce qu'elle avait travaille, un moment de 
flanerie de plus ou de moins se connaitrait peu. 

Les deux amoureux enfllerent le corridor,bras 
dessus bras dessous, apres uu moment de dis- 
cussion pour chasser les scrupules, que la pudeur 
de la jeune fille opposait de nouveau. Tonjours 
des fant6mes, toujours ; que pouvait-elle dire ? 



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LE PAPILLON 



II semblait que, ce jour-la, elle eut pris a. coeur 
de faire toujours l'opposite de letudiant ; s'ils 
se trouvaient dans un bal, ils se donneraient le 
braset alors, ne sele donneraient-ils pas devant 
tout lc monde? 

En arrivant dans la chambre, Toinette lacha 
le bras de Louis: lui demeura a deux pas d'elle, 
la buyant des yeux, l'esprit frissonnant comme 
un papillou qui fleure une rose. 

La premiere impression que causa cette 
chambre a Toinette fut desolante. Tout y etait 
en desordre, il n'y avait meme pas ce soin re- 
glementaire des h6tels, cette froidc ordonnance 
sans gout en laquelle on fait consister la pro- 
prete et la bonne tenue de ces etablissements. 
Toinette aurait voula voir sur les murailles un 
portrait de famille, tin vase de flcur, un porte- 
montre brode, quelqu'un de ces riens qui disent: 
(i ici, il y a une famille ; ici, la tendresse, de 
ses doigts delicats, a laiss6 une surprise, iin 
doux souvenir, » comme cbez les Castellfort, 
comme dans d'autres maisons, et jusque dans 
son bumble nid d'orpbeline. Mais, ici, rien de 
tout cela ; juste une demi-douzaine de chaises 
depareillees, une table qui etait un fouillis de 



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.LE PAPILLON 



143 



papiers, des rideaux passes, tombed qui sait 
quand de lours roulettes brisees, un canape 
plein de bosses et decolore, un miroir terni ou 
lesmouches avaient photographie uu firmament, 
une commode cassee avec un dessus de toile 
ciree seme de peignes, de brosses, de papiers 
graisseux et de vieilles cravates. Dans un coin, 
ecrasee sous la montagno de livres qui sem- 
blalent retenus dans leur chute par la muraille 
une malle reposait sur deux banquettes basses 
comme deux brancards de morts. 

Tandis qu'elle regardait tout cela, plantee aii 
milieu de la chambre, sans sortir de sa doulou- 
reuse surprise, Louis continuait a regarder sa 
bien-aimee, suivant un a un tous les contours 
de sa gracieuse personne, les yeux brillants 
comme des allumettes, le nez fronce, tous ses 
traits de satyre accentues a l'exageration et avec 
l'expression de l'affut comme s'il attendait le 
cri d'attaque. 

L'expression qui, peu avant, avait effraye 
Toinette, s'accentuait de plus en plus, de mi- 
nute en minute. Ah ! si elle 1'eiit surpris de 
nouveau ! Mais non, berc^e par l'amour, par 
1'amour pur, elle s'etonnait a part elle de cette 



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144 



LE PAP1LL0N 



n6gligence inconcevablc pour sa tendresse . 

Et madamc Fine dit qu'ellc a un faible pour 
lui........ Mes gens-lane son gent qu' a amasser 

de l'argent. Pauvres jeunes gens, comme on les 
tient, comme on les trompe ! Moi oui, je lui 
aurai uno cliambre bien jolie, bien en ordre!... 

Vraiment elle l'aime bien ! Elle qui est 

une pauvresse comme moi, elle a un grand 
miroir, des meubles capitonnes, une table de 
marbre 

Comme elle arrivait la, ses yeux fureteurs se 
tournerent vers l'alcfive, rencontrant au pas- 
sage line garniture de toilette en fer placee dans 
une flaque, la cuvette pleino u'eau laitcusc, 
1'humide serviette suspendue au croc vacillant. 
Lo lit etaitdefait, lesdraps ouverts, plisses et lo 
traversin conservait ici et la 1'empreinte de l'e- 
tudiaut, comme ces pieces d'un moule de terre 
glaisc que Ton voit par terre dans les ateliers 
de sculpteurs. Une odeur tiede, Todeur do Louis 
remplissait encore toute la piece. Ni lui ni elle 
n'avaient parle : elle allait ouvrir les lcvres. Et 
en tournant la tele, elie sentit sur sou front les 
levrcs bmlantes de l'etudiant et it sa taille deux 
mains de fer. 



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LE PAPILLON 145 

Toinette ponssa un-cri d'effroi. 

— Ne crie pas, ne crie pas : je t'aime, je 
t'aime ! 

— Fuis, fuis, Louis, au nom deDieu, nous 
sommes perdus ! — cria-t-elle, tremblant comme 
la colombe entre les serres de l'epervier. 



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XII 



Maigre la difficult^ qu'il eprouva tout d'abord 
apres sa premiere lettre, de trouver matiere pour 
6crire a madame Fine sans montrer le bout de 
I'oreillc, Louis tint parole pendant trois semai- 
nes. Ces trois premieres semaines durant, il 
s'acclimatait, s'habituait a uae vie ou il ne fai- 
sait rien, ou il ne voyait rien, taridis que .ians 
son cceur l'echo des dernieres aventures n'etait 
pas encore endormi. 

Mais, quelquesBarcelonais, quelques families 
etrangeres commencerent a animer, comme tous 
les etes, la ville de Ripoll ; les etablissements 
thcrmaux de Ribas recurent des baigneurs et 
un gai commerce de visiles s'etablit ontre les 
oisifs de 1'une et I'autre ville. Louis lia bien- 
tut ami tic ayec ces oiseanx de passage, no 



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LE PAPILLON 



H7 



tarda point a trouver parmi les jeunes etran- 
gercs quelqu'une qui l'ecoutat, et, aujoui'd'hui 
faisant un pique-nique, demain allant a San 
Joan de las Abadessas, apres-demain a Ribas, 
un autre jour entrcprenant une excursion au 
sauvage Montgrony ou s'eloignant jusqu'a. Nu- 
ria, il sentit que tes jours s'envolaient ; il ne 
songea plus u Barcelona, commenca a trouver 
pueriU'engagemont contracte etvoulut en finir 
avec cetle vulgaire correspondance. A la clarte 
vive de ses nouvelles aventures d' amour avec 
des jeunes fllles plus developpees et plus raffi- 
nees, le souvenir de Toinette alia diminuant de 
proportions et de couleurs, eomme ces etoiles 
de jeus fantasmagoriques qu'on eloigne du 
foyer pour les remplacer par d'autres. 

Dans cette situation d'esprit, comme il reve- 
nait chez lui d'une joyeuse promenade sur les 
bords du Fresser, ou il avait jure avec enthou- 
siasmo un amour Mernel a sa nouvelle bien- 
aimee, excite enire autres causes par la rumeur 
torrentueuse de ce fleuve qui agissait sur ses 
nerfs, exaltait son imagination, il trouva sur sa 
table une lettre de Barcelone. Elle lui produisit 
i'effet d'un memento intempestif. 



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f48 



LE PAPILLON 



II la prit par 1'un des angles, la consideraet 
la reconsidera,sans l'ouvrir, a une distance de- 
daigneuse, etil I'aurait rejetee avec ennui s'il 
ne s'etait senti domine par certains doutea que 
faisait naitre en lui l'ecriture. EUe n'etait pas 
de madame Fine, non, elle n'etait pas non plus 
d'un incoimu, il la connaissait, uuo ecriture 
tranche, gaie, nette, qu'it avait vue mille fois 
et il ne pouvait en deviner l'auteur. 

Enfln, il decbira l'enveloppe, machinal em ent 
s'approcha une chaise sur laquelle il s'assit, 
tout de travers, mit la lumiere pres de lui et, 
ayant decouvert la signature, lut ce qui suit : 

Barcelone, 7 aout. 

Cher ami, 

Si tu te trouves bien a Tendroit oil tu es, 
restes-y; si tu as envie d'en partir, ne viens pas 
a Barcelone. Songe que e'est moi qui t'ecris e.t 
que e'est a toi que je parle. Si e'etait le con- 
traire, peut-etre bien pourrais-tu me conseiller 
autre chose ou t'eparguer, sinou la lettre que 
je recevrais toujours avec plaisir, du moins le 
conseilqueje suivrais difflciiement. Assez de 
preambules; allons au fait. 



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LE PAPILLON 



II y a eu hier dans cette maison, plus triste 
qu'un couvent pendant l'ete, une vraie bagarre. 
Tu peux penser combienje m'en suis rejoui : 
« Grace a Dieu ! nous sortons un pen de cette 
ennuyeuse monotonie », disais-je a part moi et, 
accoude sur l'oreiller, parce que le scandale 
commenca au petit jour, je tendais l'oreille et 
je crevais de rlre. Si tu avais ete ici, avcc ce 
caractere d'cnfant quo Dieu t'a donne, tu serais 
dans de beaux draps. A cette heure, tu aurais 
bu la cigue, je veux dire, tu serais en pouvoir 
de femme, et ma foi, en belle gaiete ! Ne t'cf- 
fraie pas. Dans les feux d'ar.tifice ies fusees di- 
vertissement precedent tonjours les pieces. 

Figure-toi qu'il vient une femmc, une grosse 
femme, celle, dit madame Fine, qui lui a pro- 
cure Toinette, ton amie, a qui, parait-il, notre 
inconnue rend des services tres importants. Elle 
te demande. On lui dit que tu n'y es pas et elle 
repond qu'elle le savait. (Ici madame Fine com- 
mence a elever le ton, se montrant etonnee de 
cette reponse qui a tout l'air d'une insolence.) 

La geante s'assied sur la premiere chaise qui 
lui tombe sous la main, et la, a son aise, bien 
qu'en soufflant d'une mauiere delicieuse, elle 



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150 



LE PAPILLON 



commence a dechainer sa langue contre toi et 
notre h6tesse.En substance elle dit que tu es 
ua gredin qui a seduit sa pupille et madame 
Fine une Macette , — permets-moi ce trait 
d erudition litteraire en faveur de la decence 
que jo crois fort necessaire en tel sujet. Puis 
elle flnit par des menaces d'aller te trouver et 
de te faire marier de force si de bon gre ma- 
dame Finen'obtenait pas que tu viennes, comme 
elle dit, reparer ta faute, ou comme je le dis, 
moi, payer les pots casse's par un autre ou le- 
qui vale nt. 

Ab ! mori cher, quaud madame Fine entend 
cela, quel sabbat 1 L'entendrc sans y assister, 
vrai ! e'etait malechance : il ne se presente pas 
chaquejour, gratuitement, des spectacles aussi 
amusants. Je m'habillai d'un trait, et je sortis, 
esperant qu'elles en viendraient aux mains et 
so creperaient le chignon. Mais 6 surprise ! 
mou cher, cette femme laisse alors rhotesse et 
s'en prend a moi, parce que je suis sorti, parce 
que je suis la a assister a la bataille, a ecouter 
ce qui se disait. 11 est inutile de te dire quo je 
n J ai pas branle : je suis reste 15. plaute, les 
mains croisees derriere le dos et le sourire sur 



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LE PAPILLON 



131 



les levres, la laissant jeter son feu, la laissant 
m'insulter, imperturbable comme je sais l'etre 
et comme exigeait que je le fusse le vaudeville 
dans lequel, d'entrain, j'avais voulu jouer un 
rdle. 

Eufln, quand elle eut epuise toute sa litanie 
d'insultes et d'injures, je pris la parole avec le 
plus grand sang-froid et je dis : 

— Yous avez parle, n'est-ce pas ? Laissez- 
moi doncparler a mon tour. Savez-vous ce que 
disait saint Bernard ? La femme est I'orgue du 
diable. A la teto que vous failes, il me semble 
que vous ne rao , comprenez pas : je veus dire 
que vous et Toinette, etant femmes, etes les 
porte-voix du diable, etque Louis ne doit pas 
vous ecouter. 

Un jour, dans une de tes exaltations, tu mo 
supposais a cause de ma froideur incapable de 
te servir dans un moment difficile. Je ne dis 
pas ceci pour faire yaloir le service que je crois 
t'avoir rendu, mais pour que tu voies que le 
meilleur des systemes est le mien : tout prendre 
avec calme. 

— C'est que... — fit cette femme. 

— Attendez, attendez, je vous ai laisse par- 



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152 



LE. PAPILLON 



Ier jusqu'au bout, maintenant ecoutez-moi. — 
Apres, vous reprendrez vos fureurs taut que 
vous voudrez. Allons au fait... Comment vous 
appelez-vous ? 

— Matrone. 

— Eh bien ! voyez, Matrone, ce que vous 
voulez de madame Fine, c'est qu'elle ecrive ? 
Pourquoi ne le faites-vous pas vous-meme ? 

— Parce que nous ne le savons pas et que 
nous ne voulons pas crier stir les toits le mal- 
heur delaflllette ni... 

— Assez, assez ! Le malheur! c'est le mot, 
c'est vous qui l'avez dit. Pour bien jouer il ne 
faut pas s'endormir. Fille qui a un amant en a 
la douzaine, et ici nous ne, prendrons pas des 
vessies pour des lanternes, savez-vous ? 

La femme, rouge de rage, en se voyanl dans 
la nasse, voulait fuir, se debattait comme un 
poisson. 

— AUendez, attendez, repris-je avec le plus 
grand calme. Vous supposez imprudemment, 
oui, imprudemment puisqu'elle en a deja fait 
une que vous n'attendiez pas d'elle... impru r 
demmcnt.je le repete, que la je une fille est in- 
capable de ce que je dis . Eb bien ! ne cedez 



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LE PAPILLON 



153 



pas a la colore, qui est mauvaise conseiltere, 
soyez pratique corarae il faut letre, comme il 
le convient pour vous et aussi pour la jeuno 
fille : avez-vous la preuve du viol que vous sup- 
posez? Non, alors n'intentez rien do force. Les 
tribunaux connaissent deja le procede de faire 
payer les pots casses au dernier arrivant, et 
ils ne condamneront pas Louis k se marier. 
Yous,ils vous condamneront comme calomnia- 
trice. 

Matrone recommenca k montrer les dents et 
moi, une fois qu'elle fut calmee, negligeant 
comme non avenues toutes ses injures, je con- 
tinual : 

— Je veux dire : il est inutile que madame 
Fine ecrivc, il est inutile que vous ecriviez ou 
que vous allicz a Ripoll faire du scandale et 
mettre sur pied la justice. Si vous ecrivez, il 
neviendra pas; si vous y allez, vous depenserez 
del'argent sans autre profit que de vous do oner 
la fievre et de tourmenterunepauvre mere qui, 
en aucuncas, ne seraLl coupable etqui, nevous 
faites pas d'illusions, entre la parole de son 
fils et la votre, optera pour celle de son enfant. 
EnGn, si vous avez recours aux tribunaux, je 

9. 



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154 LE PAPILLON 

vous ai (lit ce qui vous arrivera. Ne voulcz-vous 
pas me CToire ? Prenez conseil d'un avocat et 
vous verrez ce qu'il vous dira. 

Ma froideur, celte froidcur qui t'est si auti- 
pathiq-je, mon cher, causa l'effet d'un seau 
d'eau froide : la femme commenca a carguer 
ses voiles et s'en fut comme un chien qui a reeu 
une bastonnade. 

Je doute que Ton essaie riea du tout, jc doute 
que le scandale aille plus loin. Maintenant fais 
ce que bon to semble,en ami sincere, je te cou- 
seillerai de n'etre pas unagneau, parce que le 
royaume des cieux est promis aus dous, mais 
pas celte terre : ici ils la paient cher. Si Toinetle 
et toi vous avez bronche, pense que la femme 
qui brotiche une fois, en tombe cent, que celle 
qui a de la pudeur, se tait, qu'en ces sortes 
d'affaires la faute est egale des deux parts et 
que, par consequent, payer pour autrui est fort 
dur. 

En substance, je vois ta position fort aisee, et 
voila pourquoi je t'ai dit en debutant que, vu 
mon caracterc, le conseil que je te donne serait 
inutile pour moi ; mais , comme tu es petri 
d'une autre pale, j'iusiste sur ce que j'ai dit : 



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LB PAPILLON 



ta situation aisee et tout ce qui s'ensuit, je te 
conseille de ne plus revenir. Donne a ta mere 
un preteste quelconque et va-t'en a Saragosse 
ou a. Yalence, par exemple; de la sorte, tu ver- 
ras du pays. 

Je crains que toute cette Mstoire ne te cause 
de 1'ennui. Tu seras bien fou si tu t'en tracasses ; 
la chose n'en vaut pas la peine, et en ces ma- 
tieres, on le sait, c'est a la femme a se garder. 
Souviens-toi des jugemeats de Sancho Panza. 
Que ce gars etait profond, mon cher 1 

Adieu, je m'en vais aux billards du Cafe de 
France ou je passe plus d'lieures que jamais, 
parce qu'avec les chaleurs qu'il fait a Barce- 
lone, on n'estbien qu'en deux endro its : dans 
ces souterrains et dans l'eau ; je dis mal, ma- 
dame Fine en ajoute un autro, la cathedrale, et 
cela se peut. 

Ton ami, toujoursa ton service, 

Thomas Llassada. 

Louis dut appuyer son front sur ses deux 
mains et se voiler la vue ; sa pensee ne fonc- 
tionnait plus ; son cceur, son coeur battait vio- 
lemment. La surprise l'avait abruti. 



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156 



LE PAP1LL0N 



— Que faire ? murmuraient scs levres. -— 
Que faire ? — se demandaient-elles deux fois, 
puis trois, puis qualrc. Et sans trouver la re- 
ponse, soudain elles s'ecriaient d'utie voix char- 
gee de pleurs et de colere : * 

— Et lui qui me I'ecritavec ce cynisme ! Cela 
semble impossible !... Ma mere ! ma mere, 
quand elle lo saura ! Ah ! si mere le sait, elle cn 
mourra, elle mourra de chagrin !... Ellui, rien, 
il plaisante ! Quel sang !.,. Qu'as-tu fail, Louis, 
qu'as-tu fait? 

De nouveau, il prit lalcllre, et, laissant de cdte 
le preambule, eloignant ses yeux lasses de la 
description sarcastique que Llassada'faisait de 
Matrone, il chercha 1'endroit terrible^ cette ac- 
cusation effroyable par sa simplicity et sa pre- 
cision « que tu es uu gredin qui a seduit sa 
pupille. » 

— Oh ! oh ! cria-t-il pour se tranquilliser lui- 
meme. Je n'ai seduit personne ! L'amour, l'a- 
mournousa seduits tous deux! FauvreToinelte ! 

Paries yeux de l'etudiant, les larmes com- 
mencerent a couler, et il demcura un moment a 
branler la tete de desespoir, sans prononcer un 
mot de plus, reconstituant dans le secret de sa 



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LE PAPILLON i!i7 

memoire toute la scene de la chute , desireux 
d'y troaver line excuse dans cbaquo detail. Un 
frisson irresistible ne lui laissoit aucun rcpos, 
riolui permettait dc suivre aucuiio idee. Devant 
lui, la, sur ia table, l'ecriture detachait ses lignes 
sur le papier blane, ses lignes lisibles, tranches, 
ironiques et sans qu'il le voulut, les yeux de 
Louis venaient retomber sur elles. 

Alors its lisaient : Puis Me ftnit par des me- 
naces d'atler le troaver a Ripoll et de te faire 
marier de force... si de bon gre madame Fine 
n'oblient pas que tu viennes, comme elle dit, re- 
parer ta faute, ou, comme je le dis, payer les 
pots casse's par un attire. 

Cette derniere appreciation le blessa proton- 
dement, un moment it demeura silencieus, se 
leva de la cbaise et, se promenant de long en 
large, a grands pas, dans la salle, il monolo- 
guait ainsi : 

— Ma fautet Non ; en tous cas, e'est notre 
faute a tous deux. Jc ne suis pas comme lui, je 
ne prends pas Toinelle pour une fille perdue ; 
je la connais, lui ne la connait pas. Pour tous 
deux, c'a ete une tievre, un delire, un aveugle- 
merit, une heure de folie !...Oui, pour tous les 



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158 



LE PAPILLON 



deux : je ne suis pas coupable, je ne dois pas 
tuer ma mere par un mariage qui sera mal vu. 
Non, non, on ne me fera pas marier par 
force. Oh I je ne dois pas sacrifierla vie de celle 
qui m'a donne le jour, qui a tant d'amour pour 
moi, pour reparer un moment d'aveuglement, 
d'egarement des sens, de la volonte, de la 
liberie. Cela memo qui justifie sa purete, cette 
purete queje ne cesserai de lui reconnaitre, 
quoique lemonde ne fasse pas de meme, me 
justifie moiaussi... Oh'j'ai vu quelque part 
dans la lottre le mot malhcur ! 

Et il se hata de la parcourir, chcrchant le 
mot comme un puissant defenseur. 

— Oui, ily est. C'est Matrone, Matrone, elle- 
meme qui l'a prononce... Oh 1 oui, comme le 
dit Thomas, c'est la le mot, le vrai mot! Le fait 
du hasard, une calamitefatale, c'est le malheur, 
ct nul n'en est coupablo, etl'on n'en 'pent ren- 
dre responsable personne. Chacun de nous deux, 
Toiuette, subira les consequences qui en resul- 
tent pour nous, rien de plus... Pour toi, elles 
sont plus cruelles parce que tu es femme... Et 
moi, ai-je la faute que tu le sois ? Non, il est 
bien clair que non. Done, par cette disproportion 



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LE PAPILLON 



15!* 



fatale, qui est Ig fait de la nature, mil, nul ne 
peut me condamner a te decharger, pour me 
charger, moi, de plus qu'il ne me revient du 
fardeau commun. Tu courrais plus de risques, 
tu aurais dliy songer, fuir davantage. 

Et au milieu de ce raisonnement sophistique 
que l'egoisme enhardi lui dictait, il se sentit 
assailli par un remords terrible : 

— Un enfant ! Oh ! non, la lettre ne dit pas 
$a t 

Anxieusement, il la relut encore une fois 
d'un bout a l'autre, et, en rencontrant une allu- 
sion suflisammenttransparente, son esprit, epe- 
ronne par 1'ego'isme meme, la voilait pour la 
presenter obscure, douteuse, amphibologique. 

— Oh! ohl il ne dit pas que cela soit : tout 
au plus donne-t-il a entendre que cela pourrait 
etre. 

Et l'enormite meme du peril que courait sa 
conscience, l'engageait a se cacher la verite ter- 
rible et le faisait s'abreuver h la grande source 
des desesperes, ou le doute prend immediate- 
ment l'accent du scepticisme le plus effrene et 
oii les verites les plus claires, les autres jours, 
s'obscurcissent. 



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LE PAPILLON 



Son cceur commencait a pardonner le cy- 
nisme do Thomas. II n'avait pas In cette lettre 
avec. le sang-froid qu'il fallait ; maintenant, un 
pen plus tranquille d'esprit, delivre de cette 
brusque surprise, il ne la trouvait plus aussi 
cynique.Elle aurait du. etre unpen moins badiue 
vule serieux du sujet; de toutes manieres, ce- 
pendanl., clle contenait des jugements, descon- 
seils, bien digues qu'on y reflecb.it, qu'on les 
rum'mat dans le calme. Bien des fois, Thomas 
lui avait prouve qu'il connaissait le monde 
bien autrement que lui, qu'il avait bien plus de 
serenite dans le raisonnement. 

Enfin, tous deux n'efaient-ils pas d'accord sur 
le fait principal : ne pas se plicr au mariage ? 

— Oh! oui, Thomas a raison, il faut que je 
relise cette lettre... Demain, demain j'y verrai 
pins clair. 

Le bieu et le mal, le devoir et l'egoisme lut- 
terent avec acliarnement en lui toute cette nuit, 
sans que lavictoire se decidat. 11 etait trois heu- 
res du matin que. se retournaut sur le lit, Louis 
repetait encoro : 

— Demain, demain, j'y verrai plus clair. 



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XIII 



C'etait le mois tie mars de l'anneo suivante. 

Le premier rayon de soleil qui, a 1'aube, Vint 
lecher l'humble alcove, surprit la larme hon- 
teuse qui courait le Iongdu visage de Toinette. 
La pauvre conturiere, enfoncee dans son lit le 
visage fletri par le chagrin, conlemplait tout 
attendrie l'angelique petite tele de l'enfant 
qu'eile etreignait oontre son sein avec un 
amour sans pareil, 

II y avail hurt jours qu'eile gisait dans ce lit, 
sans cesser 'de le regarder un moment. Qu'il 
etait beau, qu'il etait doux ettendre, un ange 
tombedu paradis pour remplir de bonhenr toute 
la vie d'une famille! Et son pere nele voyait pas, 
ne l'avait pas encore vu, ne voudrait jamais le 



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162 



LE PAPILLON 



voir, peut-etre ! Ah ! Men stir, s'il le voyait, il 
lui donnerait son nom, il ne voudrait pas s'en 
separer un seul instant ! Le cceur le plus cruel 
ne peut litre sourd a la voix de la faiblesse, au 
suave regard de l'innocence. 

« Louis est bien loin d'avoirun coeur de pierre. 
C'est la honte, c'est sa famille, c'est le qu'en 
dira-t-on qui nous oat enleve ton pere, mon 
flls ; mais s'il te voyait si beau, si petit, si fai- 
ble, avec ces petits doigts qui ne peuvent saisir 
un cbeveu, avec cette boucbette qui ne peut li- 
vrer passage a un pignon, avec ces yeus si eveil- 
les I » 

Et, comme elle disait cela, les yeux do la mere 
se remplirent de Iarmes, sesbras donnerent une 
nouvelle etreinte a Tenfant et ses levres se po- 
serent un moment sur le tendre front du nou- 
veau-ne. 

Il se reveilla a demi, remua les jambes dans 
les langes, ouvrit les bras comme pour chercher 
quelque chose avec sespoings fermes et pleura 
un court moment ; rien que le temps necessaire 
pour que la mere put rapidement guider ses le- 
vres versle doux sein ou il trouvait sa consola- 
tion et sa nourritnre. 



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LE PAPILLON 



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— Voila notre pierrot qui ne dort plus 1 Le 
voiia eveille ! — cria gaiment Matrone, en en- 
trant dans la chambre. 

— Un pen, — repondit la mere en essuyant 
en toute hate ses larmes. 

Matrone ouvrit de part en part les fenetres, 
inondant la chambre d'une vive clarte et entra 
dans l'alc6ve une ecuelle de bouillon a la main. 
. — Eh ! Avez-vous bien dormi ? 

— Bien, et vous, Matrone? Yous m'ap- 

portez du bouillon ? Comment vous paierai-je 
tant do bontes ? 

— Quelles bontes? Tu me cbantes toujours 
la meme chanson I Ne lo ferais-tu pas pour 

moi? Eh bien done! Mafoi, nous serions 

bien dans ce monde si nous ne nous aidions pas 
ies uns les autres ! 

Et ce disant, droite sur Ie cote du lit, la grosse 
Matrone refroidissaitcebreuvage en.en enlevant 
des cuillerees qu'elle laissait tomber cn filets do- 
res dans lableuatrefumee qui sortait del'ecuelle. 

Toinetto, la malheurcuse Toinette, la contem- 
plait en ce moment avec la respecteueuse ad- 
miration qu'impose la vraie, la pure charite : 
elle se sentait bien petite, bien faible pour re- 



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LE PAPILLON 



compenser un jour les soucis qu'avait supported 
pour elle cette femme. 

'i C'est que, vois-tu, peusait-elle on regardant 
de nouveau son fils, toi, flls de moncceur, tu lui 
dois peut-etre la vie et moi f . ... ah ! moi,lTion- 
neur devant le monde. » 

Et la reconnaissance s'epanchait en larmes 
que la pauvre Toinette essayait de cacher en 
s'essuyant furtivement avecle traversia trempe.- 

Ce mouvement n'echappa pas a Matrone, qui 
tout en souffiaut sur les filets dores de liquide, 
la regardait du coin de l'oail. Mais, comme son 
delicat instinct suppleait a toute 1'education qui 
lui manquait, en pareilcas elle dissimulait pour 
no pas arrachor mvolonlairement dedouloureu- 
ses confessions, et elle feignait plus que jamais 
d'etre inattentive ala situation affligeante qu'elle 
avait devant les yeus. Aussi laissa-t-elle passer 
le temps necessaire aux larmes pour se seclier, 
et fit-elle alors. soudain, d'une voix gaie : 

— Alio 115, ma fille, prends le bouillon. II me 
tarde d'embrasser le pierrot de notre nid. Tiens, 
tiens, et laisse-moi prendre ce petit gloiiton. 
- — Tu tetcrais tout le jour, petit gourmand! 

Toinette prit l'ecuelle dans ses mains effilees 



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LE PAPILLON 



et deeolorees d'accouchec, et laissa passer son 
fils dans celles do Malrone qui, le couvrant de 
son tablier de lainc, le devorait de baisers. Dans 
les bras du colosse^ l'enfant semblait une poupee, 
et la mere exprimait avec une certaine douleur 
ce sentiment, demandant : 

— Dites, Matrone, il ne pese rien? 

— Si, il se remplit ; ne te forge pas de chi- 
meres. Pauvret, il n'a que huit jours I dis : je 
fais mon poids, eh ? petit 'rat ! 

Et sans le vouloir, elle dGmentait ses affirma- 
tions enle faisant sauter, en le levant tout droit 
pour jouer, comme si elle eut fait de l'equilibre 
avec une plume que la brise lui enlevait des bras. 

— Et les fillettes, Matrone ? 

— Elles sont au travail. Je ne vous entendais 
pas bouger et je n'ai pas voulu qu'elles vins- 
sent vous eveiller. 

— Ah! surtout que je dormais ! II y a des 
heures que je suis reveillee ! 

— Et pourquoi 1 Tu ruminais, tu revenais a 
tes casse-teto de toujours ? Ah I si je pouvais te 
tourrier la ccrvelle comme on retourne une 
cbaussette! Les expansions de douleur, les lar- 
mes soulagent le cceur, en eteignent les cha- 



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t o ... 



LE PAPILLON 



grins, c'est vrai ; mais elles ne guerissent rien, 
elles n'arrangent rien. Je le dis toujours : les 
riches peuvent pleurer, et encore pas si facile- 
ment, ils ont qui agit pour eux; mais nous, les 
pauvres, nous ne pouvons perdre ni coeur ni 
courage. II nous faut prendre sur nous et butte 
ici, fermo la, aller toujours de l'avant. Quant a 
M. Louis, tu ne peux plus y penser, parce 
que ta sante s'en ressentirait alors que tu en as 
besoin pour elever ce petit ange. 

— Non, precisement je n'ai pas pense a la 

chose des autres jours, je n'ai pas pleure 

comme vous le croyez. 

— Tu veus dire, coquinetto ? 

■ — Je pensais qu'il vous faudrait me faire la 
charite de songorau bapteme, parce que l'enfant 
a maintenant assez de jours. 

— J'en parlerai aujourd'hui meme&M. Michel 
qui est bien avec le recteur de la paroisse. 
Ne t'angoisse pas, tout s'arrangera. L'enfant 
est sain ct bien portant, il ne court aucun dan- 
ger et le temps ne nous manquera pas pour le 
baptiser. M. Michel a tout justement baptise le 
sien hier ; j'attendais que madamc fut remise 
pour la charger des demarches. 



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LE PAPILLON 



167 



— Ah ! non : vous savez que les dames ne 
sortent pas de chez el les avant quarante jours. 
Et M. Michel n' est pas homme a laisser sortir 
sa femme avant I 

— Bien sur mais je gagnais du temps 

paree que, je ne sais pas, mais j'ai plus honle 
d'expliquer ce qu'il t'est arrive^ a monsieur qu'a 
madame... 

— Ce fut un piege, Matrone. 

— Je le sais bien, sainte fille du Bon Dieu f 

— C'a ete une fourberie, et ce]a ne deshonore 
personne, parce que tontes les malbeureuses 
femmes y sonl exposees. Qui pouvait attendre 
cela de Louis? 

— Eh oui, ma chere, nous le savons bien. Ne 
to fais pas de souci pour cela. 

— N'hesitez done pas : cacbez mon nom et 
rien de plus. 

— Oui, ma fille, oui ; je ferai ainsi et tout 
s'arrangera. 

Et ce disant, Matrone laissa tomber une Iarme 
involontaire sur le bunnet du petit, qu'elle 
chauffait de son haleinc, tandis que la mere, a 
son tour, etoutfait ses sanglots, enfoncant vi- 
vement son visage dans l'oreiller. 



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LE PAPILLON 



Le desespoir de la pauvre Toinelte durait 'en- 
core. De sou cerveau surexcite par la douleur 
jaillissaient sans reltiche des pensees affligean- 
tes qui lui dechiraient lc cceur. Jamais elle n'a- 
vait enlenrtu dans son ame une voix aussi elo- 
quente ct aussi cruelle a la fois. Apres les tristes 
reflexions quilui venaient sur l'infamie de Louis, 
les talonnant, des pensees de scepticisme amer 
s'elevaient contre la societe qui la regarderait 
d'un mauvais ceil, la repousserait sans compas- 
sion, sans justice. 

Apres elles,sans solution de continuity, une 
douloureuse exclamation lui sautait a la gorge: 
0 Ah ! etro forcee de le baptissr sans lui donner 
un pere, le presenter au monde, deshonore, 
comme un batard, comme un fruit du vice, lui, 
le fils de mes ontrailles ! » 

Telle etait la note dominante de cette dou- 
loureuse elegie qui lui dechirait le cccur depuis 
si longtemps. Leslois sociales et le quand dira- 
t-on pesaient sur elle comme une chose insup- 
portable et lui semblaient cent fois plus cruels 
que l'infamie meme dont elle etait la victime. 

A la fin, la piqure des disillusions se supporte 
avec un esprit plus calme ; mais la rougeur de 



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LE PAPILLON 



169 



la honte remue tout letre, nous chasse toujours 
dans le rccoin le plus obscur, nous eloigne de 
nos semblables et nous offre pour unique refuge 
une solitude qui se peuple bient6t de remords 
ot de souvenirs empoisonnes, perdant ainsi le 
caractere consolateur de lavraie solitude. 

Sa vie serait un enfer d'auiant plus cruel que, 
des sa naissance, elle y condamnaitcefils irres- 
ponsable et. innocent. Ah 1 quaud le pauvret au- 
rait l'usage de sa raison, comme sesjouesen 
rougiraient aussi ! Et alors quels regards qui 
la tortureraient, comme il la blamerait du fond 
de son creur ! 

A c6te de cela, la pauvrete ; la misere, la faim, 
peut-etre! Ah ! il etait terrible, bien terrible le 
tableau que lui tracait son imagination, cette 
compagne lunatique qui est aussi puissante pour 
nous faire jouir qu'elle s'acharne a nous fairc 
souffrir le lendemain. 

Matrone qui, tout en bercant I'enfant, enten- 
dait de la petite salle les sanglots mal etouffes, 
devinant, comme si elle leslisait, tousles tour- 
ments de sa Alio adoptive, essaya de la distraire, 
en lui parlantde choses indifferentes et en l'en- 
gageant 'a abandonner lo repos du lit comme 

10 



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LE PAPILLON 



portant trop facilement a la tristesse. Le mou- 
vemenf, lc travail, pour les gens qui en ont 
l'habitude, est une consolation sans egale, loin 
d'etre un chatiment ou nne peine. 

Toinette, trouvant le conseil bon, ne se fit 
guere prier : elle seleva et avec su bonne amie, 
elles laverent et habillerent le petit a la chaleur 
du soleil qui envahissait la chambre ; deja la 
mere trouvait dans cette occupation une vraie 
compensation a ses peines. Puis Matrons refit 
le lit et mit en ordre la chambre, placa snv les 
epaules de 1'accoucbee un grand fichu et chan- 
gea de vetements pour aller travailler chez M. 
Castellfort. 

— Ne sors pas de la maison de tout aujour- 
d'hui, entends-tu, Toinette? Tu es encore trop 
faible. Le fourneau est garni, et si tu veux du 
bouillon lu en trouveras dans la marmite : a 
une heure les flllettes viendront et vous pourrez 
diner, — dit la bonne femme 'en flxant la der- 
nifcre aiguille sur le mouchoir qui entourait son 
cou. 

Et faisant un dernier baiser au petit endormi, 
ello ferma la porte et descendit l'esculierj les 
yeus cn larmes. 



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XIV 



Comme elle arrivait a la portc de M. Castell- 
fort, Matrone sc sentit le visage en feu. Tout en 
attendant qu'on lui ouvrit, aprcs un bon coup 
au bouton luisant de la sonnette, elle laissa 
ses yeus se perdre dans le haut de cette cour, ■ 
pleine de fenelres fermes, toutes voilees par 
des stores .de couleur amortie. Le calme pro- 
fond qui regnait la donnaitao chant d'uu pauvre 
serin, prisonnier dans une cage suspendue au 
quatrieme etage, un ton de tristesse qui arri- 
vait au cceur. Ce n'etait pas la premiere fois de 
sa vie que Matrone trouvait a cet escalier un air 
do tristesse sepulcrale; elle se souvenait bien, 
helas! d'avoir attendu au meme palier en 18331 

A ce moment, elle se representa tout a la me- 
moire. 



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n-2 



LE PAPILLON 



II etait neuf heures du matin, un peu plus un 
peu moins, la meme heure qu'aujourd'hui : elle 
venait de quitter a. l'h<5pi(al de Nainte-Croix, les 
parents de Toinette, estropies, mourants, par 
suite de 1'explosion de la chaudiere de l'usine 
de feu M. Raymond. Le cceur brise, Sio a son 
bras, Angclc et Toinette accroupies a ses jupes, 
car elles ne marchaient pas bien solidement en- 
core, elle 6tait venue comme une folle poursui- 
vie par le malhcur, demander un morceau de 
pain, plutdt que pour les siens, pour cet ange 
de Dieu qni reslait sans sontien sur la terre 1 
Quelle journee t ciel! Quelle jonrnee! 

Heureusement pour tous, M.Raymond avait 
agi non pas comme , un chretien, comme un 
pere ; et si, un jour, elle se vit veuve et avec un 
enfant de plus, en bas age, que l'amitie et le 
malheur avaient jete dans ses bras, les mains 
genereuses de M. Raymond et plus tard de 
M. Michel, son fils, ne lui laisserent point con- 
naitre la miserc. 

Yrai, derriere cette porte il n'y eut jamais un 
refus pour elle; mais ce perron, cette cour 
combien avaient-ils entendu do soupirs d'elle! 
II est si triste d'avoir a demander! 



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LE PAPILLON 



173 



Et comme elle en arrivait la do ses tristes re- 
membrances, elle sonna une seconde fois avec 
plus de force pour couper materiellement le 
cours.de ses pensees. Une main soulevale store 
da balcon d'en face et entre la vitre et le rideau 
vert elle reconnut le maigre visage de lafemme 
de chambre. 

L'oa eatendit aussitot une course dc pas 
etouffes qui se rapprochaieut et la porte luisante 
s'ouvrit. 

— Vous, Matrone? — fit Annette qui accom- 
pagna la porte en fermant. — Avez-vous sonne 
une fois deja? 

— Ouij il y a meme du temps. 

— Pardon. J'^tais sur la terrasse a epousse- 
■ter les tapis, la cuisiniere est au marche et Ma- 
nuel chez le pharmacien. 

— Madame n'est pas bien?... 

— Hum 1 ma chere, hum ! repondit la domes- 
tique en braniant sa tete couverte d'un mou- 
choir, a la mode basque, baissant les yeus et 
faisant avec les levres un prout de doute. 

— Et qu'a-t-elle done, cette pauvre madame 
Grace! — s'ecria Matrone alarmee. 

— Nous ne savons pas ce qui lui est arrive. 

10. 



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174 



LE PAPILLON 



Le sur est qu'on ne nous laisse pas entrer dans 
la chambre; on en a chassti jusqu'ala nourrice 
etl'enfant. Monsieur et sa belle-sceur la soi- 
gnent, et il n'y a pas demi-heure qu'il y a eu 
consultation de trois medecins. 

— Mon Dieu! mon Dieul — s'ecria entre ses 
dents Matrone, en meme temps contrariec et 
pleine d'embarras. 

L'une derriere 1'autre, elles se dirigereutvers 
la cuisine, etouffant leurs pas dans la mollesse 
de la natte et sans dire un mot. La femrne de 
chambre d6posa les torchons et les plumeaux 
qu'cllo portait et, s'asseyant toutes deux, elles 
reprirent la conversation. 

— Bien, et alors on ne dit pas ce qu'elle a? 11 
semble que tu me paries avec un certain mys- 
tere, Annette? 

— My s tere, mystere... il semble qu'ils veuil- 
lent qu'il en soit ainsi. C'esta dire Us; c'est elle, 
cette savanlasse de mademoiselle Gertrude, car 
Monsieur n'agirait pas dela sorte. Yous le con- 
naissez bien. Mais sa farfouilleuse do belle- 
S03ur, maintenant, me le gouverne, comme Ma- 
dame ne peut pas le gouverner. Elle tient la 
porte de la chambre toujours fermee et, s'illeur 



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LC PAPILLON 



IT6 



faut quelque chose, vous verrez, elle tire le cor- 
don de la soimette et quand vous etes a deux 
pas, que vous avez deja la main 5,1a porte, vous 
l'entendezqui est derriere, ne l'entr'ouvre qu'un 
peu, vous tend la cassolette, le verre on quoi 
que ce soit et, apres avoir dit : « Portez telle 
chose ! i) psst, elle referme. Et puis, tardez une 
minute, parce que l'eau n'est pas assez chaude 
ou pares qu'il faut la faire un peu refroidir, la 
voila devant vous avec un museau de trois doigts 
et qui vous prend l'ouvrage des mains. Je vous 
dis que j'en suis si lasse et relasse que si ce n'e- 
tait pour Monsieur et la petite dame, jales au- 
rais plantos la ! 

— Non, ma ch«re, non; il faut avoir de la 
patience. Quand il y a des malades dans une 
maison, vous savez, on n'a pas de la bonne hu- 
meur a revendre. 

— Oh! ce qu'elle n'a pas a revendre, e'est de 
la politesse. Est-ce que, par hasard, nous em- 
poisonnerions la chambre pour que nous ne 
puissions y entrer? Est-ce que, par hasard, nous 
ne savons pas, aussi bien qu'elle, soigner Ma- 
dame? Qui Taide a s'habiller et k se desha- 
biller quand elle est bien? N'est-ce pas moi? 



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LE PAPILLON 



Parfois, Monsieur, pour que je puisse la desha- 
biller, ne se couche pas avant elle. 

— Les medecins ont peut-elre ordonne beau- 
coup de calme... gui iesaura... — 

Matrone repondait avec l'indifTerence d'une 
personne absorbee par d'autrcs questions. 

— Quel calme! calme! Suis-je une elourdie? 
Kst-ce que je porte des grelotsa mon cou?... — 

Un coup de sonnette de la chambre de la ma- 
lade coupa la parole a Annette. 

— Tiens, nous y voici !. .. Vous altez voir, — 
dit la femme de chambre se levant d'un air fu- 
rieux. 

— Attendez, — fit tout a coup Matrone. — 
Ecoutez, je voudrais voir Monsieur, s'il peut 
sortir un instant, et au cas contraire, demandez 
aussi si nous devons faire le balayage on si Ton 
a besoin de moi pour quelque cbose. 

— Hum I bum! hum! Vous voulez que cette 
madame Gribiche me reponde a tant de ques- 
tions? Je vous dis que nonl 

— Va, ma chere, va... — fit bonnement Ma- 
trone en la poussant vers la porte avec la dou- 
ceur de quelqu'un qui ne pense pas a des mes- 
quineries. 



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LE PAPILLON 



177 



Elle se rassit, et, laissant echapper son regard 
par les aises de cetle cuisine pleine d'uno bat- 
terie brillante qui revelait l'aisance, son natu- 
rel de femme, malgre toute sa preoccupation, 
ne put s'empecher de preter attention au desor- 
dre inaccoutume qui regnait sur les fouraeaux, 
la table et l'evier. 

— C'etait Monsieur, — fit Annette, revenant 
les traits tout joyeux. — Allez droit au bureau : 
il vous attend. On voulait savoir si Manuel est 
revenn de chezle pharmacien. Rien, deses iilees 
a elle; comme si, voyez-vous, nous n'aurions 
pas deja apport6 les medicaments... 

D6ja Matrone avait disparu par le couloir du 
bureau. Annette prit de nouveau les plumeaux 
ct se perdit par les corridors et les pieces. 

L'entrevue de Matrone et de M. Michel ne fut 
pas de longue duree : il etait profondement at- 
triste de la maladie de sa femme, que chaque 
jour il aimait davantage. Les medecins ne se 
prononcaient pas sur le pronostic ut meme expo- 
saient le diagnostic avec un vague alarmant. 
Debut d'une maladie, plus ou moins se>ieuse, 
toujours dangereuse dans l'elat de madame 
Grace; ils semblaient pencher vers 1'hypothese 



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LE PAPILLON 



d'une peritonite. Matrons ne comprit pas trop 
nettement ce langage. 

L'ua et 1'autre, tres preoccupes tie leur situa- 
tion, s'ecoutaient inattentivement. M. Michel, 
voulant gagner le temps, parlait rapidement, 
en phrases hachees, et quand ce fut le tour de 
son intcrlocutrice d'exposer ses desirs, Ton 
voyatt bien qu'il avait la lete a cent Ueues. 

Lebout au pied de la table, il faisait danser 
une lourde Louie de cristal et ses yeux inquiets 
tantot se flxaient sans expression sur ceux de 
Matrone, tantot eludiaient la tache d'une carte, 
la corniche du coITre-fort ou s'arretaient avec une 
egale indifference sur les echantillons de colon 
en rame entasses en pile sur la presse a copier. 

D'autre part, Matrone sentait sa langue arre- 
tee par la honte : craignant toujours que Ton 
ne suppostit que la fille seduite etait une de ses 
fdles, la pauvre femme n'arrivait pas a s'expli- 
quer sans beaucoup de difficulles et elie ne 
trouvait point un mot frappant, une phrase 
concise, ct aussi energique qu'il le fallait pour 
eveiller l'attention de M. Michel et l'obliger a 
ecouter avec interet. 

— Bien, — dit-il enfin, — que m'avez-vous 



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LE PAPILLON 



179 



dit que vous d^siriez? Que je voie M. le recteur 
de Sainte-Monique? Je ne le puis. Vous rom- 
prenez bien queje ne suis pas en disposition 
de sortir d'ici une minute. 

Matrone, les mains croisees sursajupe, ne 
repondait pas un mot. Se cachant la moitie du 
visage de la main et se grattant un sourcil, — 
ce qui 6tait son tic quand il reflechissait, — 
M. Michel continua : 

— Yoyez, nous allons faire line chose : vous 
vous presonterez avec une de mes cartes. Cela 
sufflra. 

Sans s'asseoir, il ecrivit quatre mots, une re- 
command ation vague, sur le bristol, et le lui 
tendant, il se disposal! a retourner aupres de sa 
femme. 

— Dites, Monsieur, — demandait Matrone 
en le suivant, — devons-nous faire le balayage 
de semaine aujourd'hui? 

— Non, — repondit-il a vois basse sans s'ar- 
reter. 

— Je suis toute a votro disposition. 

— Merci. 

— 11 n'yapasame remercier : vous savez 
que vous pouvcz commander. 



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180 



LE PAPILLON 



— Merci, merci, — • conlinua-t-il, marchant a 
demi tourne, sur le bout dii pied et i'aisaut du 
doigt signe de se taire. 

Matronc s'arrela en lo voyant cntrer dans le 
salon voisin de la chambre de la malade, salon 
sombre a ee moment, plein de recueillement et 
-ou quelque odeur de medecine qui y arrivait 
.faisait ralentir le pas avec respect. 

En tournant la tete, Matrons se heurta coh- 
tre la femme de chambre qui, la prenant par la 
mainet la menant de nouveau a la cuisine, lui 
dit: 

— Eh bien t avez-vous pu savoir quelque 
chose? 

— Ouij ils ne veulent pas faire le grand 
balayage. La-dessus, je m'en vais, j'ai du tra- 
vail. 

— Non, ma chere. Dc Madame! Qu'a Ma- 
dame? 

. — On ne le sait pas encore bien... quelque 
flamhee... quelqu'une de c.es pidemies qne, grace 
a Dieu 1 nous autres pauvres, nous n'avons pas. 
Allons, ma chere, adieu et patience ; ne quitto 
pas de si bons maitres pour dcs caprices qui 
passcnt. 



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LE PAPILLON 



En ce moment, laclochette de la porto sonna. 
C'etait Manuel qui, tout suant, arrivait de la 
pharmacie. Sou sang avait bouilli... 

Toute pleine de gens, etmusards! 

— ■ Eh bienl le pharmacien a-t-il dit ce que 
c'est? — demauda Annette. 

— Et comment veux-tu qu'il le sache par 
l'ordonnance? Je ne le lui ai meme pas demande. 
Diable de fille, eat-elle curieuse? Allons, allons, 
au balayagel 

Et prenant conge de Mafrone avec un sourire 
de bienveillance, il ferma la porto avecbeaucoup 
de precautions, suspendit son chapeau et; a 
grands pas, le medicament a la main, se dirigea 
droit vers la chambro de madame Grace. 

La pauvre Malrone descendit l'escalier toute 
confuse et prit 1c cbemin de la cure, se confon- 
dant bientot dans la melee dcs gens et des ven- 
tures qui transitaient par les Ramblas. 

L'aveu qu'elle avait a rairel'bumiliaitprofon- 
dement. 

L'amour qu'elle portait a Tuinette, la compas- 
sion quelui inspirait 1'enfant et l'espritde charite 
qui flambait toujours dans son coeur, pouvaient 
seuls l'encourager a faire cette demarche. 11 
li 



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LB PAPILLON 



lui setnblait que tout le moude devait lire sur 
son visage qu'elle avait des Giles, et qu'en euten- 
dant cette honleuse revelation, tout le monde 
devait attribuer la chute & I'une de ses enfants. 
Elle voyait deja les yeux de M. le cure la regar- 
der en face a lui faire baisser les siens, n'osaut 
la blamer avec des mots pour son defaut de 
vigilance, pour son oubli de ses devoirs de mere, 
doutant peut-etre de sa couduite modele, attri- 
buant bien siir la faute au mauvais exemple. 
Ces craintes lui opprimaient le caiur comme elle 
ne se l'etait jamais senti opprime dans ses plus 
grands malheurs, lui faisaient ralentir le pas 
et aller comme a tatons dans cette mer de gens 
qui, indifferents a son etat, la battaient el la frap- 
paient comme un cadavre ballotte par les vagues. 

Tout ce trafic bigarre de voitures qui, courant 
a droite et a gauche de la Rambla, remplissaient 
cette large avenue de cent bruits ; le tapag'e de 
milliers de conversations, 16 chant des oiscaux 
qui, en mars, commencent a reparaitre parmi la 
naissante verdure des splendides branches des 
platanes.Ies voix discordantes des crieurs de 
marchandise, des vendeurs de journaux et d'al- 
lumettes, — toute cette clameur de vie qui fait 



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LE PAPILLON 



4 83 



de la plus belle arterc de Itarcelone un des bou- 
levards les plus gais du monde, n'arrivaient a 
1'oreille de cette pauvre fcmme que, comme 
une maree lointaine, sur laquclle se detachaient 
avec une strideur plus forte et plus vibraute 
los cris aigus de son esprit. Et, ainsi, marchant 
en zigzag entre les groupes d'aeheteurs de 
flenrs babillards qui stationuent sur la Rambla 
de ce nom, s'ouvrant passage entro les files 
d'ouvriers qui atlendent du travail sur le plan 
do la Boqueria, promenant comme une tache 
discordante de couleur son. costume blanchi 
d'onvriere par l'aristocratique Rambla du Centre, 
se baignant dans l'intense lumiere solaire qui 
s'etale dans les vastcs espaces de la place des 
Comedies et ia tranquille Rambla de Sainte-Moni- 
que, elle arriva a la Rambla de sainte Matrone. 
Apres avoir enfile un escalier etroit et pauvre, 
elle frappa a la cure. 

La porte s'ouvrit; ello ontra dans une petite 
piece, modeste, ou cinq personnes attendaient 
deja, levres closes, quelques-unes avec un pa- 
pier timbre roule a la main. Elle s'assit pour 
prendre son rang. 

De temps entemps,la porte voisiue s'ouvrait ; 



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LE PAPILLON 



la personne expedieo sortait, ot uno autre en 
trait. Derriere elle, de nouveaux arrivants gros- 
sissaient la file de ceux qui attenilaient. Lo 
temps devenait long, lourd et endormant commo 
lo calme qui regnait la, rompu de temps a autre 
par des bruits etouftes de plats qui venaient de 
la cuisine ou par les soupirs de fatigue que se 
permettaient les plus impatients ou les plus 
affaires. 

A la fin, Matrone put entrer. II etait midi 
moins le quart. Un pretre brun, grassouillet, 
l'air ennuye, la tete couverte d'une calotte de 
velours noir, une soutane a pelerine sur les 
epaules, prit la carte, s'assit derriere la table a 
ecrire et, appuyant les coudes sur un grand li- 
vre-registre qui etait ouvert , lut comme un 
myope la recommandation. 

— Monsieur le cure n'y est pas ; mais vous 
pouvezmedirece que vous voulez, fit le pretre, 
baillant de fatigue, et avec 1' indifference dun 
homme de bureau accable de travail. 

Matrone, se voyant debarrassee du regard de 
son auditeur, expliqua en peu de mots son 
desir. Tout le fatras qu'elle avait dans l'esprit se 
dissipa comme un feu de paille devant 1'accueil 



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LE.PAPILLON 



185 



purement administratif que lui fit lo vicaire, 
trop habitue a des cas analogues pour s'en 
etonner. 

— Yenez bou matin, domain,- sans appareil 
d'aucune sorte, et nous le baptiserons. 

Ces paroles dites, it leva le registre et l'ap- 
procha de ses yeus,tout en attendant un autre 
paroissien. 

Matrone arriva chez elle, dechargee d'un grand 
poids. Sa rentree inattendue co'incida avcc celle 
des jeunes filles. L'heureux resultat des demar- 
ches qu'elle avait faitos, ee matin-la, calma la 
peine qu'en d'autres moments leur eut causee la 
maladie de madame Grace qu'elles aimaiont tant 
toutes les quatre. 

Eiles dlnerent ensemble, avec une joie qu'elies 
ne connaissaient plus depuis quelque temps 
deja, l'enfant sur les genoux de sa mere, et 
toute la conversation fut consacree a discutcr le 
nom que Ton dormerait au petit ange. A la tin, 
on tomba d'accord qu'on l'appellerait Raymond, 
comme levienx Castellfort, leprotecteur de cette 
famillc, comme le saint tant de fois invoqu6 
par la mere, tant de fois rappele par Matrone, 
quand, bercant l'enfant pour le faire dormir, 



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LE PAPILLON 



elle chantait a la cadence de la chaise balancee , 

' Saint Raymond Nonat, 
Fils de ViUefranehe, 
Cotifesseur de Rois, 
De Rois et de Papes... 



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XV 



L' accoucheuse arriva de si bonne heure que 
Ton y voyait a peine. Elle avail passe" la nuit 
sur pied, comme a l'ordinaire; car elle 1'avait 
bien observe, a I'aube, a cette heure ou tant de 
gens partcaf pourrautremonde, beaucoup aussi 
viennenten celui-ci. Si les ames etaient visibles, 
Ton verrait paries airs im vrai rigodon. 

— Ah! — repondit Matron e qui lui avait 
ouvert la porte, — ■ et si ceux qui viennent et 
ceux qui s'en vont pouvaient causer, combien 
des premiers rebrousseraient chemin! 

Ceite saillie produisit cet echange de rires que 
souievent toujours derriere eux les traits d'es- 
prit facile a la porlee de toutes les intelligences, 
et les deux femmes entrerent dans la chambre 
de Toinette. 



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LE PAPILLON 



La lueur pale du soleil levant l'eclairait tipeine 
assez pour qu'on put determiner la nature des 
objets qui y etaient reunis. 

L'enfant dormait profondement, les poings 
fermes, les bras mal croises dans l'air, le bout 
pointu de lalangue dehors, lechantla levre su- 
perieure, comme s'il rfivait qu'il tetait. 

— Yoyez comme il est mignon ! — ditla mere, 
ecartant le corps et tirant en haul l'epaulette de 
sa chemise pour cacher les chairs fines qui res- 
piraient posement sous sa gorge. 

Les deux arrivants lendirent le cou pourle 
eontempler avec le tendre sourire que les en- 
fants attirent toujours sur les levres ; mais ma- 
dame Rita, l'aceoucheuse, prenant bien vite 
un ton doctoral, s'ecria gravement: 

— Ce que je dis : cet enfant n'est pas rassasie. 
II ne reve pas qu'il tetc ; il remue, il cherche, 
parce qu'il n'est pas satisfait. 

Ces mots, lances a ce moment d'extasej gla- 
cerent le rire sur les levres des auditeurs. Les 
yeux troubles de larmes, la merefixa son regard 
sur madame Rita pour la gronder durement, 
tandis que Matrone essayait de dissiper 1'orage, 
en engageant ses amies a habiller de suite l*en- 



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LE PAPILLON 



d 89 



fant pour qu'ils puissent £tre a I'heure a l'egliso. 

Toinette prit le bouillon que Sio apporla a ce 
moment, puis elle sauta du lit, et toutes trois 
mirent la main a l'ceuvre, bien qu'il leur en coutat 
de reveiller si brusqnement ce petit angc. L'ac- 
coucheuse, avec son inseparable mantille de- 
faite sur la poitrine et pendillant de son chignon 
derriere la chaise, placa adroitement l'enfant 
sur ses larges genoux et le maniant corame un 
coussinet h dentelles, enlevant des epingles, 
defaisanl des noeuds et deroulant des bandes, le 
demaillota en un clin d'ceil, tandis que, la mere, 
a son c6te, pliait soigneusement tout ce petit 
linge qu'ello empilait avec amour sur son genou. 
Matrone rechauffait avec le poids de ses bras, 
cnveloppes dans sontablier de laine, les maillots 
propres. 

En se sentant degage, l'enfant cessa de pleurer 
et etira ses membres avec une paresseuse jouis- 
sance. Depuis longtemps, une larme se balancait 
aux yeux de sa mere; elle coula alors tout le 
long de son visage. Oh! e'etait vrai, l'enfant ne 
se remplissait pas! Au jour deja plus clair qui 
leur pretait salumiere, elle le voyait bien, nu, 
detacliant ses chairs sanguinolentes sur la blan- 



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LE PAPILLON 



chcur do la couche, chetif et mou, montrant do 
douloureux plis de peau la oil les muscles 
devraieut saillir poteles et forts. La pauvrete de 
graisse permettait au sang de transparattre 
davantage a travers la peau tres flue, qui preaait 
ainst un ton saignant et attristant. La maigreur 
generate de lout le tronc donnait h la tete une 
disproportion evidente, evoquant pour la mere 
affligee de desesperantes comparaisons. 

Heurensement pour elle, le cceur genereux 
des deux sceurs lui valut une surprise qui la vint 
dislraire a temps opportun. Elles entrerent avec 
un bonnet joliment enrubanne, un fasseton, un 
maillot festonnes et une capote en pelerine, de 
pique, tout blauc, comme ne le revait pas la 
pauvre mere, le tout amoureusement ouvre et 
brode paries aimables donatrices. 

Cette delicate attention prod uisi tune explosion 
de joie. Matrbne ne tenait plus dans sa peau; 
Toinette ne pleurait plus de chagrin, mais de 
bonheur: « Son tils, ce malheureux morceau 
de ses entrailles, pourrait dn moins se presenter 
vetu de la couleur de la purete pour recevoir le 
saint sacrement du bapteme. » 

Cbacune de ces pieces etait suspendue en l'air 



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LE PAPILLON 



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au bout des doigts, regardee etregardee encore, 
de devant et do derriere, etudiee dans tous ses 
details, louee ct eommentee comme une robe de 
ponpee, au milieu d'exclamations joyeuses. 

Le cadeau des filles de Matrone ne pouvait 
etreniplus opportun nimietix execute. Amesure 
que l'accoucbeuse parait l'enfant de chacunc des 
pieces, on en voyait mieux la juste proportion. 
L'on eut dit qu'elles avaient pris mesure si les 
manches du fasseton n'eussent ete un peu lon- 
giies, quoique avec un simple pli, elles lui alias- 
sent a ravir. Angele expliqua la cause de cette 
longueur: la mode exigeait cela pour que les mc- 
nottes en sortissent comme d'unecorolle de lis : 
de la sorte le bebe avait les mains plus chaudes. 
Elles etaient precisement coupees stir le patron 
ffleme qui servit pour la layette de la marquise 
de Yalldeflorsqai s'etait lout faitfaire an Jasmin, 
La seule chose qui manqua, c'etait un rubafi 
ponceau aux poignets et, si elles ne 1'avaient 
pas mis, c'est que cela )e.ur avait paru trop lu- 
xueux. Apart cela et les autres garnitures, tout 
etait pareil, coupe et mesure. 

Toinetto approuvait tout d'un regard plein 
de reconnaissance et de joie ; mais l'instant su- 



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LE PAPILLON 



preme de son bonheur, ce ful quand cn mettant 
]o bonnet an bebe, die vit qu'il ne no lui etait 
pas petit, commo eile 1'avait craini ; prcuvc 
evidente qu'il n'avait pas la iete grossc commo 
elle le eroyait pen d'instarits auparavaiit. 

L'enfant habille, Matrone se priipara, mettant 
son costume noir de manage, une manteline 
de petit drap de la meme couleur, bordee do 
velours, comme il etait de mode dans son pays 
avant qu'elle vint a Barcelone et im mouchoir 
bland a la main, pince par le milien de maniero 
qu'il s'ouvrait comme itti lis d'eau brise sur 
la tige. 

Les flllettes brulaient ci'envie de servir de cor- 
tege ; mais Matrone ne 1c crut pas prudent. 
Elle serait marraine, et cela suffirait; ce bap- 
teme ne permettait rien de plus. 

Madame Rita prescnta l'enfant a sa mere. 
Elle le baisa avec passion et, etendant sur sa 
petite figure un mouchoir lcger pour le preser- 
ver de l'air, accoucheuse ct marraine prirent 
en silence le chemin de la paroisse. 

Alors Toinetto se laissa tomber stir une chaise 
et fondit en larmes, sans que les paroles de ses 
bqnnes amies la pusseut co : nspler. 



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LE PAPILLON 



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C'etait la premiere fois qu'clle se separait de 
son fils ; si les pronoslics de l'accoucheusc s'ac- 
complissaient, il lui faudrait bientdt le livrer au 
sein d'ime etrangere, et alors quelle solitude ! 

Au milieu de son malheur, son fils u'etait 
pas un aiguillon de honte, cerles ! C'etait deja 
sa consolation, son unique amour sur la lerre. 

Ea huit jours d'existeuce, il avait conquis 
tout le ccenr de la mere : il remplissait tout cet 
esprit. Quand elle le regardait, quand elle le 
tenait, le chauffait de la liedeur de ses bras, il 
etait le monde, il elait la vie, il etaU tout pour 
elle ; hors de lui, rien autre n'esistait. Et on le 
lui prendrait ! Et on Ten separerait maintenant! 
Elle ne voulait pas qu'un seul instant on l'en- 
levat d'aupr6s d'ellc ! 

Elle so leva, jeta un grand fichu sur ses 
□paules, se dirigea vers la porte. 

Les prieres des jeunes filles furent inutiles : 
Teglise elait a qualre pas et, bien couverte, il 
n'y avait pas a craindre que sa sante s'en res- 
sentit eu rien. 

— Mere se fachera — criaient les jeunes 

filles. 

e-s Elle ne me verra pas ; je les regarderai 



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LE PAPILLON 



do I'autre c6te de l'egiise ; mais je ne veux pas 
perdre de vtie mon fils, je veux voir comment 
on le baptise, je veux efre la. pour lui donner k 
teter, s'il pleure; vous ne savczpas ce que c'est 
qu'un enfant. Ah ! vous pouvez bicn aimer votre 
mere, allez ! 

— Alors nous viendrons aussi avec toi : 
nous t'accompagnerons. 

Elles sortirent, 1'accouchee entre ses deux 
amies, entrerent a Saint e-Monique par la porte 
de gauche et, se cachant dans une chapellc 
sombre, ou se detachait mysterieusement en 
blanc la statue de Jesus Oagelle, elles virent 
madame Rita assise et Matrone agenouillee de 
I'autre cote de l'egiise et le visage tourne vers 
le maitre-autcl. 

Deux sacristains, un d'eux epoussetant avec 
Tirreverence d'nn homme habitue a traiter la 
maison de Dieu comme lasiennc propre, I'autre 
raiigeant ct tra'mant des chaises qui grincaient 
enraclant le pav6 et trois ou'quatre vieilles ma- 
tinieres qui toussaient dans des coins invisi- 
bles, rompaient le silence du temple par des 
resonnances discordantcs. 

La lumiere terno de cette heure, traversant 



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LE PAPILLON 



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les fenetres de la facade, se contentait d'eclairer 
faiblement le stuc des arches de la nef et des 
aretes du maitre-autel, laissant les parties bas- 
ses enveloppees de la penombre du crepuscule 
mctinal. 

La chapelle du baptistere se detachait, cepen- 
dant, au milieu de cette mysterieuse obscurite ; 
ellc etait pres de la porte et recevait la lumiere 
directe et vive par sa fenetre carree et banale 
corame celle d'une cbambre. Pour ornement 
unique, sur ces murailles nues et stuquees de 
salle de bain, il y avait urie petite image enca- 
dree dans un grand cadre baroque et peint en 
blanc. Sa vue causait une telle impression de 
froid, que le coeur de Toinette se serra en. pea- 
sant que son cher enfant pourrait s'y enrhumer. 

Le temps s'ecouldt lenlement. De temps en 
temps, quelque pretre traversait 1'eglise a 
grands pas, saluait le Tres Saint Sacrement, 
enlevant sa calotte en raeme temps qu'il faisait 
une genuflexion rapid e. et disparaissait'par la 
sacristie. 

— Ce sera celui-la 1 — faisaient a part elles 
toutes ces femmes. 

Mais le temps continuait a couler lentement, 



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LE PAPILLON 



]a lumiere (In jour envahissait davantage la 
nef t a l'exterieur le bruit croissait et la pauvre 
mere accroupie dansl'ombre se seutait defaillir. 

Eufin M. le vicaire sortit de la sacrislio, 
vetu d'uii surplts et de l'etole, portant dans 
ses mains h demi croisees un livre. Lerriere lui 
marchait un clerc. Les femmes se relournerent, 
l'accoucheuse et Matrone se parlerent k I'oreille 
et suivirent le pretre. 

Le clerc ouvrit la grille du baptistere ct du 
coin obscur oii elle s'etait placee, Toinette me- 
lant les larmes de chagrin aux larmes de joie, 
vit baptiser son fils sans le gai cortege des ce- 
remonies de ce genre, dans la froide cbapelle 
etau milieu d'un calme de tombeau. 

Tandis que l'accoucheusc recouvrait 1'enfant, 
Toinette et ses amies sortirent de l'eglise. La 
pauvrette portait la suufTrance peinte sur sa 
figure. Son coeur de mere ne pouvait se resi- 
gner a ce que les premiers pas de son fils fus- 
sent honteus et furtifs comme ceux du fils du 
crime. Elle ne desserrait pas les levres ; mais, 
sur son visage decolore, tout un torrent de lar- 
mes coulait, et, quand elle arriva a la porte de. 
c]}ez elle, elle ne put monter a. l'etage. 



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LE PAPILLON 



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Quand elles entrerent, la marraine et la sage- 
femme la trouverent assise, a demi evanouie sur 
le premier escalier. 

— Sainte "Vierge, enfant ! Mais pourquoi 
fais-tu cela ? — s'ecria Matrone, lo cceur brise. 

— Donnez-moi mon fils, je veux le monter 
la-haut 1 

Elle le prit, le couvrit de baisers ot, recou- 
vrant de uouvelles forces, elle monta l'escalier, 
trainant le fichu qui, auparavant, lui couvrait 
le corps. Derriere elle, sanglotant de chagrin 
comme le deuil d'uti enterrement, les autres 
suivaient. 

Une fois a l'appartement, Toinette dont les 
nerveuses etreintes avaient reveille Penfant, 
s'opiniatra a lui donner a teter avant qu'on le 
changeat. Alors ce fut une scene dechirante. 
A chaque instant, le bebe prenail ot laissait le 
sein, pleurant, se desesperant chaque fois da- 
vantage, et la mere, k son tour, buvant ses 
larmes, se mordant les levres, cssayant inuti- 
lement de se rasserener pour concentrer toute 
sa vie a la source ou s'abreuvait son fils, luttait 
en vain. 

Matrone s'cfforcait de lui arracber des bras le 



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LE PAPILLON 



bebe ; madame Rita voulait la convaincre qu'en 
pleurant, en etant si affectee, une telle epreuve 
etait inutile et meme dangereuse. 

Une des jeunes filles descendait en courant 
chorcher du lait de chevre pour faire une trem- 
pette, l'autre cachant ses larmcs lui conseillait 
la patience, le calme, et nul n'arrivait a recon- 
forter cette mere qui voyait son enfant s'enco- 
lerer et de rage devenir violet avec le pleur ner- 
veux d'nn bebe qui trouve tari sous ses levres 
le sein maternel. Conseils, prieres ot meme ef- 
forts etaient inutiles. Dans l'exaltation de sa 
douleur, Toinette trouvait des forces et Matrone 
n'en avait pas a.ssez pour lui enlever l'enfant du 
sein. • 

— Mais, ma fille, tu te mines la sante ! 

Tu etoufferas l'enfant I Tu. l'enrages plus en- 
core !.... Dieu le garde de tiUer maintenant 

tu le tuerais, tu le tuerais, ma chere I 

Rien ! Toinette demeurait accrochee a son 
fits, luttant avec la douleur et avec la nature, 
les dents serrees, le regard egare comme celui 
d'un fou, et l'enfant pleurant, pleurant a crever. 
Le combat, la lutte, loin de cesser, s'aciiarnaiL 
et affolait tous les assistants. Le moment vint 



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LE PAPILLON 



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qu'ils perdirent tous la raison, nul n'agrissait 
plus par bon sens ; une obstination instinctive, 
esaltee par la resistance, comme celle de 
l'homme en colere qui lutte confre un obstacle 
materiel, s'elait emparee de ces femmes. L'en- 
fant meme courait danger d'etre victime de la 
force mise en jeu pour le consoler. 

Le lait de chevre arriva enfin, Matrone et ses 
fllles se grouperent pour faire la trempette, 
coururent la mettre aus levres du pauvre petit 
et la mere ceda, les bras ballants, tout le tronc 
incline sur la commode qui etait a c6t6 d J e!le. 
Elle etait tombee en syncope 

— ■ Un medecin, un medecin I — cria madame 
Rita, sans lacherson pouls. 



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XVT 



Toinette, les yeuxfermes, les levres blanches, 
les bras ct les jambes allonges, halctait avec 
peine entre les draps de son lit. 

A cote d'elle, Sio etait assise et, hors de Tal- 
c6ve, Angele avait le tendre bebe endormi sur 
ses genoux. Mere et fllles, d'un regard trouble, 
gueltaientl'avis du medecin qui achevait d'exa- 
miner le malade. II ordonna de bien fermerles 
fenetres, de garder le plus rigoureux silence 
dans cette chambre, et sortit pour causer avec 
Matrone. 

La bvave femme l'installa dans la piece voi- 
sine, saile de passage des deux cbambres, im- 
meiiiatemeni contigue a la porte de Tapparte- 
ment. 11 n'y avait la qu'une table de bois blanc, 
quatre chaises de paille et le tour pour faire des 



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LE PAPILLON 



201 



bobines qui encore, quand l'ouvrage etait abon- 
dant, faisait gagner quelques sous a Matronc. 

— Youdrez-vous du papier ot une plume? — 
ditelle en se tournant vers la chambre de la 
malade. 

— Non, attendez, attendez, — repondit le me- 
decin, qui s'assit, le dos contre la muraille, a 
c6te de la table surlaquelle il deposa cbapeau et 
canne. — Asseyez-vous, j'ai a vous faire quel- 
ques questions. 

Matrono obeit, s'assit a peu pres au milieu 
du passage, anxieuse d'etre interrogee. 

Sur le visage du medecjn, jeune, de taille 
svelte, severement vetu de noir, qui portait 
l'intelligence peinte dans ses yeux et sur son 
vaste front, deja sillonne de rides par l'babitude 
de la reflexion, elle lisait une preoccupation qui 
l'epouvantait. 

Ins tine tivement elle comprenait que s'il se 
taisait, tout en frotlantles paumes de sa main 
dans son mouchoir et en laissant ses yeux sut- 
vre les briques, c'6tait pour coordonner ses 
idees ; mais an milieu de son anxiete, la femmo 
trouvait tant de calme hors de proposet insup- 
portable. 



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202 



LE PAPILLON 



Enfm, caressant comme pour la traire, sa 
longue barbe noire, le medeciu posa sa ptemiere 
question : 

— Cetto femmo ost une aecouchee, n'est-co 
pas? de combien de temps? 

— II y a neuf jours. 

■ — ■ Antecedents, — fit-il a part lui. Et ensuite 
a voix haute : Est-elle encline aus emotions? 

— Beaucoup. Voyez-vous : elle avail cinq 
ans qcand ellc vit mourir d'accident ses pa- 
rents, pres d'elle, parce que, tandis qu'ils de- 
jeunaient, la chaudiere a vapeur, dont son pere 
etait chauffeur, vint a eclater. La panvre enfant 
fnt sauveo par miracle... et savez-vous? cet ef- 
froi-la elle n'a jamais pu Foublier I 

— Lui avez-vous vu des attaques ? 

— Aucune avant celle d'anjourd'hui. 

— Caractere? 

— Meilleure quo le pain; mais vive comme 
la poudre. 

— Tout I'enthousiasme, n'est-ce pas? Est- 
ellc exaltee? 

— Ah! n'en parlons pas! s'il y avail un ma- 
lado dans la maison, elle s'y jetait a corps perdu, 
elle ne dormait ni ne prenait do repos ; si le 



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LE PAPILLON 



203 



travail pressait, il fallaiL la fake couchei' de 
force t si... 

Le medecin sourit avoc la complaisance d'un 
liomme qui voit ses soupcons confirmes, 

— Combien y a-t-il qu'elle est mariee"? 

— Elle ne Test pas, — dit Matrone, baissaat 
les yeux et la voix, apres avoir uu momeiil 
songe a sa reponse. 

— De sorte que durant les derniers temps 
cllo abeaucoup pleure? — ajouta le medecin, 
feignant de la teoir pour veuve. 

— Comme uno Madeleine. Yoyez-vous : l'en- 
fant a de boas sentiments, vous savez? et rien 
que la hontel — s'ecria Matrone, sans compren- 
dre la delicatesse dii doctetir. 

— Et aujourd'hui elle est sortie, et elle a eu 
une frayeur? 

— Comme je vous l'ai dit. 

— La syncope dura deux heures, elle out un 
peu de delirc, puis elle s'est calmee et depuis 
lors elle a celte suffocation ct parlc avec aulant 
de peine qu'a present, eh? 

— ■ La meme, la mcme ! 

— Bient biec ! e'est vu. Apportez du papier et 



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204 



LE PAPILLON 



une plume, — dit le medecin, tout decide et sa- 
tisfait. 

La pauvre femmo courut en chercher et en 
les deposant sur la table, ne pouvant' reprimer 
plus longtemps sa douloureuse impatience, ello 
demanda ce qu'avait la malade. 

— G'est le cceur. Cet organe-3a, elle l'a fait 
beancoup trop travailler! — repondit le mede- 
cin sans nommer la maladie, et tout en redi- 
geant l'ordonnance. 

— Youlez-vous dire que ce soit quelque chose 
do serieux? — interrogea Matrone, les yeux 
brillants. 

— Pour maintenant, non; mais il faut beau- 
coup de calme, beancoup, beaucoup. Eloignez 
l'enfant qu'elle ne peut'humainement uourrir et 
epargnez-lui tout chagrin. Une impression, une 
forte secousse la mettrait en danger. 

— Et comment allons-nous faire cela, pau- 
vres de nous, s'il nous faut commenccr par lui 
enlever Tenfant du sein, puisquo c'est de la que 
tout est venu aujourd'hui? 

Le m6decin haussa les epaules avec tristesse 
et rSpliqua : 

— On ne peut agir autrement : elle ne peut 



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LE PAPILLON 



205 



pas nourrir. Raisonnez-la beaucoup, essayez do 
lui faire entendre raison, amenez-lui ici une 
nourrice pour qu'elle voie l'enfant. Moi aussi, 
je la sermonnerai ce soir, quandje reviendrai, 
et nous verroas si entre tous nous ne gagnons 
pas la bataille. 

Et signant l'ordonnance, il ajouta : 
— Voyez : avec ceci on vous remeftra des pi- " 
lules et une coction, une potion. Quand vous 
les aurez, donnez-lui une pilule toutes les deux 
heures, et entre temps, chaque heure apres la 
pilule, une grando cuilleree de la potion. Cher- 
chez immediate me nt la nourriee, car l'enfant ne 
peut rester ainsi et... a ce soir. Beaucoup do 
calme, eh? beaucoup do calme. Peu de monde 
dans la chambre ; une seule personne suffit. 

Apres avoir ferme la porte, Malrone resta la, 
plantee, triste, sans faculte de penser, durant 
un moment. Les paroles du medecin l'abasour- 
dissaieut comme un coup de massue sur la tete. 
Mais, bientot la confiance renaissait dans son 
cccur, elle ecouta une fois encore la voix do 
cette foi qui avait toujours ete le ressort Ie plus 
solide de sou ame, se sentit revelued'une force 
nouvelle et secouant la tete, elle entra resolu- 
12 



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206 



LE PAPILLON 



ment dans sa chambre, ouvrit un tiroir et exa- 
mina l'6tat de sa pauvre bourse. 

Le tresor reuni la a force dc privations, s'a- 
maigrissait a fairemal au cceur. II n'y avait plus 
que cent vingt-cinq francs. Mais, n'etait-co pas 
sa fllle, Toinette? N'y 'avait-elle pas autant de 
droits que les autres? Si cet argent s'epuisait, 
Dieu lui en donncrait. Elle avait fait ces econo- 
mies pour des cas analogues a celui-ci. Et, se- 
couant de ses epaules le poids du doute, elle 
prit cent sons et alia sur la pointe du pied ap- 
peler sa fille Sio. Du courage et en. avant! 

— Prends une fiole et cours cnez le pharma- 
cien... N'a-t-elle rien eu de nouveau? Ya done, 
ne t'arrete nulle part; jo t'attends. 

Ensuite elle coucha 1'enFant clans le berceau, 
chargea Angfclo de preparer le diner en quatre 
coups de mains et, comme elle entrait eblouie 
par le grand joiir t elle alia s'asseoir sur la cbaise 
de Sio presque a talons, pas k pas. Elle s'appro- 
cba do la malade, et, s'habituant davantage 
maintenant ;\ cette obscurite, ello put voir son 
visage blcui et cadavftrique ressortir snr la 
grande tache grise que formait le lit, a la luour 
maladive que donnaient a la chambre deux filets 



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LE PAPILLON 



207 



de clarte poudreuse qui bordaient le contour des 
volets fermes. Cette suffocation fatigante qui 
faisait haleter jusqu'aux couvertures du lit n'a- 
vait pas diminue. Assise, Matrone la sentait 
plus forte a son oreille, plus vive, comme si 
l'obscurite donnait plus de vibration aux sons 
on raccourcissait les distances. 

La pauvre femme desirait se recueillir pour 
se tracer le plan de defense qu'exigeait sa ter- 
rible situation et elle n'y parvenait pas. 

La faible respiration du nouveau-ne lui sem- 
blait prendre de la force et lui causait parfois le 
soubresaut que font eprouver les bruits myste- 
rieux de la nuit. De temps en temps tout sem- 
blait s'endormir, et alors dans sa pensee s'avan- 
caient lesideesque 1c trouble de son esprit avait 
tenuesenfermees ; mais, bientot, un gemisse- 
meut de-la malade qui se retournait dans le lit, lo 
fracas d'unfiacrcquifaisaitvibrertoute lamaison, 
ou le cri de quelque marchand qui arrivait jus- 
que-la, triste, endormant, mais trop bruyant en- 
core pour ne pas rompre le repos necessaire, 
l'alarmaient, la bouleversaient et une fois de 
plus suspendaient ses reflexions. 

A l'heure du diner, tandis qu'elle mangeait 



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208 



LE PA.PILL0N 



seule a la cuisine, assise settlement snr un an- 
gle de sa chaise sans regarder ce qn'elle mel- 
tait dans sa bouche, et au bruit agacaut des plats 
et des verres que Sio toucbait dans 1'evier, alors, 
la pauvre femme vit bien nettement les sources 
de son salut. 

De nourrico, avee le temps il n'en- manque- 
raitpas; ce qu'il fallait maintenaat, c'etait en 
trouverune tout de suite. Elle irait voir M. Mi- 
chel; ce serait beaucoup que ce boo monsieur 
lui fit la charite de laisser allaiter, en attendant, 
le fils de Toinette par la nourrico de son flls. Si 
petits tous deux, ils ne pouvaient la tarir... 
D'argent pour le nourrissage, il n'y avait pas a 
s'en preoccuper. Ce que les journees de Toinette 
ne pourraient faire, elle le ferait elle ou quel- 
qne bonne iime. 

Avec la grace de Dieu, tout, tout s'arrangerait, 
pourvu que, — c'etait la le point noir de la si- 
tuation — pourvu que Toinette siit se separer 
de 1'enfant. 

La premiere pilule commencait a agir d'une 
maniere satisfaisante. La malade reposait, sa 
respiration etait plus r^guliere. Cela raviva le 
courage de Matrone ; elle rumina un peu, plan- 



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LE PAPILLON 



209 



tee au milieu de cette ombre, et soudain enleva 
resolument l'enfant da berceau, le couvrit bien 
de son grand ficbu et sortit furtivement sur l'es- 
calier en rccommandant lo silence a ses fllles. 

Sur le palier sombre du second, uue femmo 
arreta samarche : e'etait lafemme du menuisier, 
une des rares voisines a qui Ton n'avait pu ca- 
cber le malheur de Toinette. 

— Alatrone, on dit que vous avcz du nouveau? 

— Toinette au lit, avec une recbute, et il 
faut donner le bebe a une nourrice. 

— Mon lHeut mon Dieut Voyons, laissez-moi 
le voir, lc pauvret! On dit que vous l'avez bap- 
tist aujourd'hui, hein? 

— Allons, bien I La curieuse du troisieme a 
du nous voir! s'ecria Matrone ennuyee, tout en 
decouvrant l'enfant. 

11 dormaitavec son calme accoutume, la figure 
molle, couleur de peche, pleine de duvet veloute 
que la grise lumiere de l'escalier rendait plus 
visible et qui avait un ton do palour maladive. 
Les deux femmes no purent resister au desir 
de le baiser. 

— Comme le petit ange est chaud j Quels gre- 
dins sont les hommes 1 Et il n'a pas paru, eh? 

!?■ 



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210 



LE PAPILLON 



Comme s'il n'avait ricn fait, comme si de rien 
n'ctait?Ah! Matrone, pour les riches il n'y a 
pas de cbatiment sur la tcrre! 

— Commo ils out fait les lois !... Bien, par- 
donnez, je suisun peu pressee... Jevais voir si 
je trouve quelqu'un pour lui donner a teter, pen- 
dantque nous lui cherchons Line nourrice. Voyez 
quels tracas! Vous montez? alors, beaucoup 
de calme : le medecin n'a pas rccommande au- 
tre chose. 

— Soyez tranquiile... Moi aussi je cherche- 
rai, entendez-vous? — fit la femme du menui- 
sier a demi tournee au haut de l'escalier, tau- 
dis que Matrone deseendait en courant. 

Quaud elle flit daus la rue, elle sentit remaer 
l'enfaat dans ses bras ct ellepressa le pas, crai- 
gnant qu'elle ne s'eveillat avant l'heure. Avec 
sesgrandesjambes, il lui semblait pourtant que 
la Rambla n'en finissait pas. En arrivant a la 
Place de la Boqneria, elle coupa par la rue Riera 
del Pi; de la sorte elle ne verrait plus devant 
elle cette avenue droite, interminable, et tout 
ce trafic de gens et de voitures qui ne la laissait 
pas passer. Son plan etait de prendre par la rue 
de, Roca ; mais, en y debouchant, une grande 



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LE PAPILLON 



tapissiere qui obstruait presque d'une part a 
1'autre l'etroit chemin, lafit reculer, toute con- 
trarieo. L'enfant se recroquevillait et commen- 
cait a vagir. Matronc suait d'angoisses ; il lui re- 
pugnait d'entrer avec l'enfant en larmes chez 
M. Michel ou il y avait des malades, ou elle al- 
lait demander un service. Elle traversa en hate 
la place del Pi et la ruelle de Petritxol, et arriva 
enfln, haletante, a la maison desiree. Heureuse- 
ment pour elle, l'enfant n'avait pas encore 
eclale en larmes. 

Annette la fit entrer, de nouveau, dans la cui- 
sine, prenant tout de suite la parole pour lui 
peindre avec des couleurs tapageuses les tribu- 
lations de cette maison, lui remplissant invo- 
lontairement le cceur de nouvelles angoisses. 
D'apres elle, Madame lilait un mauvais coton. 
Le.smedecinsla jugeaientperdue. M. Michel etait 
desole. II ne seraitpas d'humeur a l'cntcndre et 
comme si toute la maison ne souffraitpas assez 
de travailler nuit et jour, de voir le maitre dans 
de telles angoisses et la maitresse si mal, cette 
sorciere de mademoiselle Gertrude les maltrai- 
tait tous les jours davantage. 

— Mais que portez-vous la? "Vous portez un 



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LE PAPILLON 



enfant? — fit-elle apres son discours, hesitant 
a soulever le chale. 

— Oui, je voulais voir si votre nourrice'pour- 
rait me 1c nourrir quelques heures, jusqu'a ce 
que sa f ami lie en trouve une. 

La cuisiniere laissa lb. ses pots et courut voir 
lebebe. Les deux domestiques disaient qu'iletait 
tres mignon. Annette voulait le tenir un mo- 
ment ; cllcs le comparaient a l'enfant de la mai- 
son et le trouvaient plus petit. Matrone grillait 
sur place. 

— Tiens, soupese-le, — dit la femme do 
chambre a la cuisiniere. — Je vais chcrcher la 
nourrice pour qu'elle le voie. 

En passant d'un bras al'autre, l'enfant com- 
menca a pleurer, et bien que la cuisiniere s'effor- 
cat de le bercer, de lo calmer et de le consoler 
a la chaleur de ses joues enflammees par 1'ardeur 
du feu, elle ne pouvait y parvenir. 

Bientdt des pas pesants flrent vibrer le plan- 
cher, et la nourrice parut, suivie de la femme de 
chambre et de ManucJ. Instruite par Annette 
qui, suivant son habitude, lui avait par avance 
expliqueles desirs de Matrone, la nourrice, sans 
echangerun mot, prit l'enfant, le mit a son sein 



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LE PAPILLON 



213 



et laissa tomber sur une chaise le poids de son 
corps puissaut et sain de montagnarde. L'enfant 
commenca a tot er avec tant d'ardeur qu'il s'e- 
touffait. 

— Hum I hum ! Quel enfant affame vous ap- 
portez, brave femme! II lui fallait quelques 
bonnes tetees, le pauvret! — fit la nourrico 
en le contempiant avec cette tendresse qu'allai- 
ter developpe immediatement chez toutes les 
femmes. 

Etl'on vit bient6ts'etablir uncourant d'amour 
mysterieux entrel'ange innocent et celte femme 
qui le voyait pour la-premiere fois. Ouvrant ses 
yeux indecis d'agneau, l'enfant avec ses pelits 
doigls de poupee essayait sans succes de saisir 
un blanc mamelon, tandis que, de son cote, la 
grosse montagnarde le soutcnait avec amour 
dans le creus de son bras dore par le soleil, lui 
chauffait la figurette de sa forte main ou lui 
carcssait la tete. 

Manuel, contempiant le tableau avecle sourire 
du celibataire impenitent, coupait la conversa- 
tion des femmes pour demander a Matrone si 
ce gosse etait a elle. 

— Pauvre de moi ! — repondit-elle. — Vous 



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LE PAPILLON 



"voila bien, vous autres hommes, bons a tour- 
ner en plaisanterie les choses les plus se- 
rieuses. 

Annette chassa Jd valet de-la cuisine avec une 
bousculade d'amitic. 

Nul dans cetto maison n'avait eu connaissaoce 
do l'aventure de Toinette. II y avait six mois 
qu'elle n'etait plus venue coudre, et tons la 
croyaient cbez une pretendue tanle de la campa- 
gne, comme l'avait dit Matrone a tous ceux a qui 
il etait possible do le dire. 

Elle feignit alors que le petit Raymond etait 
le fds d'une voisine sieone a qui elle s'interes- 
sait beaucoup et exposa a la nourrice combien 
elle lui serait reconnaissante de ce service si 
elle pouvait le lui rendre. Elle en parlerait a 
M. Michel, et entre temps, ou s'efforcerait de 
trouver quelqu'un qui put nourrir l'enfant au 
dehors. 

Le moment propice pour parler a M. Michel 
etait venu. Matrone tenta un efi'ort supreme, lit 
le sacrifice de la honte dont elle rougissait et 
avoua le malbeur de Toinette, en demandant le 
secret. M. Gastellfort, fort accable par Tetat de 
sa femme, recut cette nouvelle avec un simple 



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LE PAPILLON 



21 5 



soulevement des sourcils de compassion, accorda 
immediatement le service qu'on lui demandait 
clu consentemcnt do la nourrice, et exigca seu- 
lement qu'on laissat l'onfantchez hri ou qu'on 
Tapportat pour tetcr, parce qu'il trouvait le sien 
un pen enrhume et ne voulait pas que la nourrice 
le quiltat ni le portat h I'air. 

La premiere difficulte etait resolue: l'ange ne 
mourrait pas de faim. 

— Voyons maintenantcommcnt prendre Ten- 
fan t a sa mere I — dit Matrone a la nourrice en 
la remerciant de sa bonte et en reprenant le 
chemin do chez.clle, point encore delivree de 
toute angoisse. 

Elle frappa, ct comme Angele lui ouvratt, son 
coaur se dilata. A la figure de sa fillo, elle cora- 
prit qu'il y avait du mieux. Oui, Toinette avait 
pcu a peu recouvre la respiration anormale et la 
faiblesse de sa voix prouvait que la fievre allait 
aussi decroissant. Le dusespoir que l'on craignait 
de la part de cotte m&re ne se produisit point; 
il semblait que la faiblesse des forces lui enlevait 
l'energie de Tame. Elle avait demande Tenfant ; 
en tremblant on lui avait repondu la verile et 
elle s'y etait resigncc, laissant seulement echap- 



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LB PAPILLON 



per une grosse larme qui avait coule posement 
tout le long de sa figure. Ensuite elle s'etait 
endormie et continuait k reposer. 

— Ah I Bieu soit b£ni! — s'ecria Matrone 
croisant violemment ses maius et levant les 
yeux au ciel. 

Quand Toinette s'eveilla, elletourna latete du 
c6te ou etaient assises celles qui la veillaient, et 
apercevant Matrone, elle lui tendit sa main fie- 
vreuse. 

— Est-il bien, le pauvret? demanda-t-elle 
d'une voix faiblo. 

— Bien, tu peux le croire. U ne manquera de 
rien dans cette maison. Ne t'inquiete pas; ils 
ont une nourrice qwi a du lait comme une va- 
che. C'est une brave femme et elle soignera ton 
enfant aussibien que celui deses maltres. 

— Mais je ne verrai plus mon fils! 

— Je le verrai matin et soir. N'as-tu pas con- 
fiance en moi? 

Une autre poign6e de main repondait afQrma- 
tivemenl, et apres uno dc ces pauses que la 
douleur donne aux levres,mais non a la penstei 
qui n'est jamais plus active qu'alors, Toinette 
poursuivit: 



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LB PAPILLON 217 

— Pour ca, vous ne cesserez pas de chercher, 
dites? 

— Certainement, ma fille ! J'eii ai donne com- 
mission a trois ou quatre connaissances. La 
femme du mcnuisiers'y ost offerte d'ello-memo. 
N'aie pas peur, ma chere; dans quatre ou cinq 
jours, il sera de nouveau ici. 

— Oh! non; avant, vous me le porterez quel- 
ques instants. 

— Oui, ma fille, oui: tout ce que tu voudras... 
Allons, maintenant repose. Tu paries Irop. 

— Et madamc Grace, quo fait-elle, la pauvre 
dame? 

— Elle va de memo. 

— Elle n'a pas quelque maladie qui se com- 
munique ? Parce que je ne voudrais pas Pen fan t 
la ; alors vous pourriez me Papporter tout de 
suite, vite, vite; — fit soudain Toiuette d'une 
voix fievreuse. 

— Rien de tout cela, ma fille, rien! ne te 
mets pasmartelen tete... Comment veux-tu que 
j 'expose l'enfan-t que j'aimo peut-etre autant que 
toi? Va, repose, chut! chut! Le medecin dit qu'il 
no te faut pas parler. 

— Avez-vous vu Madame? 

iZ 



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218 



LE PAPILLON 



— Non. 

!5f — Pourquoi? 

— Parce qu'on ne laisse cntrer personno dans 
sa chambre, 

— Et comment pouvez-vons done rien assu- 
rer... On pourrait vous tromper... 

— Mais, fillo dubon Dieu, ne sois pas sinsi... 
Comment y garderaient-ils son Ills. Quelle idee 
auraient-ils de nous tromper en nous faisant 
une bonne ceuvre comme celle qu'ils nous font? 
Calme-toi, ma chere, au norn do Dieu ! Ou pour-- 
rait-iletre mieux quo dans cette maison! 

— Oui, les bonnes gens, ils font assez! lis 
font assez! 



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XYir 



Jluit jours s'etaient passes. 

II etait ncuf heurcs du matin, et devaut la 
rnaison Castellfort quelques. berlines alignees 
statioimaicut. L'onfant de M. Michel etait mort 
comme par surprise, d'une pneumonie que les 
medecins nc surent pas reconnaitre jusqu'a la 
derniere heure. 

Ce malheur etait d'autantplus triste que l'etat 
de madameGrace ne permettait uiles expansions, 
ni meme la demonstration do la douleur qui les 
dechirait tous. II y avait ving-t-quatre heures 
que, sceur et mari, so relcvaient aupres de la 
malade pour courir souvent verser les larmes 
qu'ils retenaicnt et cntrer de nouveau en faisant 
le cceur fort pour parler avec un sourire con- 
traint des gentillesses de l'enfant, comme s'il 



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220 



LB PAPILLON 



etait pleiu de saute. C'etaituntourment infernal; 
raais 1'etat de madame Grace qui s'ameliorait 
peu a peu l'e&igeait ainsi, sous peine de la per- 
dre elle aussi. 

A.u milieu de son malheur, M.Michel recueil- 
lait les fruits de sa cbarite envers le flls do 
Toinette. Quand Matrone avait trouve une nour- 
rice, il arriva encore a temps pour la faire se 
dedire, garder l'enfant, 1'habiller dcs vetements 
du petit mort et pouvoir le presenter a madame 
Grace comme son propre fils quund elle tcmoi- 
gnerait le desirde le voir. Alors, le pauvre pere 
sortait de Talcove, le cajur brise, et en memo 
temps rendait gr5.ce a Dieu de pouvoir se servir 
de cette mystification si necessaire a la vie de 
son epouse adoree ;. madame Gertrude r6dait par 
la chambre comme quelqu'un qui range des 
meubles en desordre, et la nourrice, buvant ses 
Iarmes, promenait au plafond ses yeux voiles 
d un nuage. 

Tous se rattachaient au besoin de repos si 
recommande pour accourcir ccs scenes de tension 
penible, et la mere, pour son Tils qu'ello ne vou- 
lait pas laisser orphelin, ccdait et reprimait 
facilement ses desirs. 



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LE PAPILLON 



221 



L'heure cruelle de I'cnterrement elait ainsi 
arrivec. II allait se faire sans pompc, sans cere- 
monie religieuse d'aueune sorte, afin qu'aucua 
echo des chants delaliturgie neparvint al'oreille 
de la mere. Senls une douzaine d'amis et de 
parents invites particulierement accompagne- 
raient le petit cadavre au cimetiere. M. Raphael, 
1'aleul, en larmes, les recevait en ce moment, 
, dans ies pieces de la facade, les plus eloignees do 
la chambre do la mere et expressement separees 
d'elle par ucc porte fermee ii clef et a verrou. 

Manuel, vetu de noir et avee la figure assom- 
brie que lui imposait la trislesse du moment, 
ouvraif aux invites quand il sentait qu'ils allaient 
mettrelamain au timbre. II les introduisait dans 
ces pieces parees de satin, ou les volets fermes 
et les rideaux tombes no livraient pas passage 
a la lumieredela rue et en raeme temps rendaient 
plus vive la resplcndeur doree de la chambre 
mortuaire ouverte aux yeux de tous. 

— Mon chev,ca m'a ahasourdi ! Qu'y a-t-il done 
en? (la a surpris comme un coup de feu? — s'e- 
criaient-ils tous i vois basse en entrant et en 
grossissantles groupes que lasympathie faisait 
se former. 



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222 



LE PAPILLON 



— Ricn, uno pneumonic raal soigneo! Lcs 
medecins so trompent si facilement pour les 
en f ants ! 

— Racontez-moi tout, — disait un pere eprouve 
du merae chagrin et les yeux pleins do larmes. 

— Qu'y faire ! II y a quinze jours il y avait 

tant do ,joie dans cotte memo maison Pauvre 

Michel I 

— Peuh! e'est la vie! Et Grace, je crois 
qn'ellc va mieux, eh? 

— Ah! oui; olio est presque bien; mais clle 
aussi, elle a ete bicn has I — fit M. Raphael 
interpelle au passage. 

— Enfin, de deuxmaux le moindre. Co serait 
bien pis si la pauvre Grace etait raorte... L'en- 
fant, ils l'oublieront bi'entot: ils en anront d'au- 
trcs et ccux-Ia les distrairont de leur chagrin. 

— C'est cc qui arrive. Voyez Paul Puigbo quo 
vous connaissez tous... 

Et la-dessus ils commencaicnt a conter This- 
loirc d'amis ou de connaissances, quand lo pere 
epvouve du mtime malheur tourna le dos ct alia 
so confondre k un autre gioupc ou Ton pavlait 
do labaissc des cotons. Deux des assistants re- 
connaissaient quo les medecins ne savent rien 



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LE PAPILLON 



523 



et que la medecine est impuissanle, ou pen s'en 
faut, pour arreter une maladie s>erieuse. 

— Oui ! chacun a son etoile ! 

— Eh oui, mon cher, malheureux qui doit 
mourir! Nous vivons tous par miracle; — s'e- 
criait son interlocuteur, pretant ensuite l'oreilie 
a certains rires etouffes qui venaient du petit 
salon voisin. 

— La jeunesse ! 1'age heureux. le voila ! 
G'etaient en effet trois jeunes gens qui s'e- 

taient mis a lecart la pour parler librement de 
l'opera de la veille, de l'echec d'un de leurs amis 
aupres d'une danseuse et d'aventures aussi 
propres a leur age qti'inopporlunes a pareil 
moment. 

Deux croque-morts entrerent alors et traver- 
sant cn silence le salon, se dirigerent, precedes 
de M. Raphael vers la chambre mortuairc. Us 
fcrnn'irent la biere, et I'un d'eux metlant sous 
son bras la petite caissc, tout le cortege suivit 
derriero , Ies levres closes et sur la pointo du 
pied. La nonrrice, les gens dc service et Mat rone 
regardaient, les yetix en larmes, entasses les uns 
sur les autres au fond d'un cabinet qui donnait 
sur rantichambre. 



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22i LE PAPILLON 

Jadis douce esperance, puis eblotrissante rea- 
lite, toujotirs lc plus beau des reves dortis d'un 
couple amourcux, l'enfiint s'etait envole au cicl 
comme l'arome 'd'une fleur dont on n'emportait 
ceremonieusement que le calice fletri, desseclie 
par le souffle de la mort ! 

Deja le cadavre etait descendu dans la cour, 
quand on entendit un cri d'cFTroi pereant. Lo 
cortege s'arreta au milieu de l'escalier. Cbacun 
surpris se pencha sur la rampe pour voir ce qui 
arrivait et tous les domestiques attires par ce 
meme cri sortirent sur le palier. 

Une femme, une ouvriere au visage amaigri, 
aus ycux sorLant de la tete, pale, les traits bou- 
leverses, prise tout enliere d'un tremblemeot 
nerveux, etreignait la petite biere et d'une voix 
basse et brisee , d'un accent suppliant et atten- 
drissant a la fois, disait : 

— Ne l'emportez pas. II est a moi , c'est mon 
fils I Je no l'ai pas vu mourir; on me l a tue, 
oui, on me l'a tue ! 

Un tumulte de cris et de mouvements suivit 
ces paroles, que les uns entendaient avec indi- 
gnation , les autres avec pitie , tous avec sur- 
prise. Le croque-mort attaque commenca a dis- 



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LE PAPILLON 



223 



putcr la possession du cercueil, relevant autant 
qu'Il put. Son camarade se jeta, cn mfime temps 
que M. Raphael, devant la pauvrc ouvriere , 
ct tous deux lui empoigniircnt ]es bras pour 
lui arracher des mains sa prise. 

— Elle est folic ! Elle est folle ! fut lo cri gene- 
ral, et bientot le cortege s'altroupant, roulant 
presque les uns sur les aufres , se preeipita par 
l'cscalier, confondant ses cris aux voix discor- 
daules qui montaient de l'eritree, deja obstruee 
par les badauds , tandis que Matrone , hors 
d'elle memo , laissant tomber sa gigantesquo 
personne sur lo cortege, s'efforcait sans egards 
aucuns de s'ouvrir un passage et criait : — Toi- 
nette ! au nom de Dieu ! Toinette ! ce n'est pas 
le tien, ce n'est pas le tien! 

Mais la confusion croissait. Tout le monde so 
serrait autour de la lutte, chacuu levant les bras 
et criant en memo temps ; les prieres et les me- 
naces se perdaient dans la rumour generale et ii 
la traction des croque-morts et ile M. Raphael 
repondait la pousseo du desordre cmpechant la 
fuite et de nouveau fixant les mains de Toinette 
sur la biere. La dispute attirait de plus en plus 
(le foule i 1' entree se remplisBuit de badauds et 
idt ■ 



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22* 



LE PAPILLON 



dans lcs discussions deux partis contraires 
commencaient a se dessiner, 

Les uns, et avec eux tout lo denil, qualifiaient 
do scand ale l'atlaquo dc la folic et reclamaient 
la protection de la police pour qu'ello fit place a. 
1'cnterremeat et ramassat cettc malkenreuse; lcs 
autres, presque lous gens du peuple, emus-par 
les cris tie la mere et pousses par l'esprit do 
classe, plaidaient en favour de Toinetto, et de 
leur cote demandaient l'appui de la police pour 
que le cereucil fiit ouvert et qn'ensuito on prlt 
les dispositions de droit. Mais, comme aux pa- 
roles, ils ajoutaient les actos et que la lulte de- 
sesperee que soutfinait cette mere exaltait tons 
les caiurs, loin de s' entendre les uns les au- 
tres, le tumulte allait croissant. 

Aux cris algus de Toinetto que, dc temps en 
temps, on entendait domincr cette maree devoix 
rauques et echauffees, s'ajoutaient les cris non 
moins forts que Mafrtfne poussait a mesure 
qu'elle avancait peniblemcnt dans les flots de la 
multitude. Quand on la voyait defachant sa teto 
sans coiffe entre les chapeaux luisants, son bras 
nu en 1'air, la figure en sueur, le regard sup- 
pliant et toute la physionomie virile contracts 



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LE PAPILLON 



227 



par la pour, criant, pleurant, priant, die inspi- 
rait a tons crainte et respect. On la prenait pour 
la mere de cette pauvre folle. 

— Ouvrcz-lui passage! ouvrez-lui passage! 
criaienl beaucoup de gens. 

— Ouvrez-le lui vons-meme : ne voyez-vous 
pas que je ne puis bougcr? — repondait oelui 
qui sentait dans son dos le souffle haletant de la 
geante et sur son epaule la pression de son bras 
de fer. 

— Tin sergcnt de villc ! N'y a-l-il pas un ser- 
gent de ville par ici ? — crialcnt sans cesse des 
voix difTercntes. 

L'atfroupemeht de gens qui s'etait forme la 
etait a chaque minute plus formidable et plus 
presse : a chaque minute le conflit devenait plus 
difficile a apaiser. Deja 1'ori en etait passe de la 
surprise aiix commenlalrcs ; dans la chalenr 
do la dispute, on donnait commc fails les suppo- 
silions les phis gratrites, et des discussions 
particulieres commencalent a s'elever d'ou la 
reputation de M. Michel ne sorfait que fort 
endommagec. De bouche en bouche, lc bruit 
courait deja « qu'il s'agissait la de caciier un 
crime mysterious. » 



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LE PAPILLON 



Non, non, cottc ouvriere n'etait pas une folic; 
c'etait une mere au desespoir. 11 n'y avail qu'a 
entendre ses cris pour le voir. Quelques fcmm'es 
levaient deja 1c poing, mcnacaut les fenetres du 
premier. II y en avait qui songeaient a arreter 
le corbillard au cas ou le cadavre y arriverait 
sans l'autorisation dc la justice. 

De tout l'escalier, les locataires etaient des- 
cendus pour renforcer les defenseurs de M. 
Manuel et les domestiques prisonniers sur 
les balcons dc la cour so faisaient expliquer a 
grauds cris l'evenement par la bavarde Annette 
qui ne pouvait comprendre comment Matrone 
avait garde sur le casur le malheur de la coutu- 
riere. Les autres domestiques de M. Michel, une 
fois au courant de ce qui se passait, avaicnt eu 
le bon sens de se retirer et Manuel avait couru 
prevenir son maitre. 

Tandis que celui-ci, tout effraye, se mettait au 
courant de ce qui airivait , la nourrice descen- 
dail l'escalier avec le tils de Toinette sur le bras, 
se confondait aus vagues de cette cohue, recla- 
mait passage de toute la force de scs poumons 
pour d'un coup mettfe fin a la luUe. En memo 
iemps, doux gardieas de Id pais fit deux agenlB 



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LE PAPILLON 



de police s'ouvraient passage par la grand'porte, 
arrachant des protestations et des cris k ceux- 
la meme qui les demandaient auparavant, et 
M. Michel, l'esprit bouleverse, les chcvcux he- 
risses, descendaitl'escalierde marbrc, presque 
sans s'cn rendre comple. 

Les gardiens de la pais s'emparerent de la 
biere,tandis que les agents de police soutenaient 
ct contenaient Toinettequi, a deux genous, 
voulait poursuivre les premiers. Heureusement 
Matrone , puis bienlot lanourrice, et eiiftn, 
M. Michel, arrivaient aux pieds de cette mere 
desolee. 

— Ne pleure pas, ne to desespere pas, ma 
fille : ce n est pas ton enfant qu'on enterrc, 
c'est celui de madame Grace. 

Toinette refusait de l'ecouter, branlantla tete, 
son abondante chevelure eparse,' tombant allots 
sur ses traits bouleverses. 

— Regarde le tien : prends Raymond, p'rends- 
le. Calme-toi, ma fille , calme-toi, au nom de 
Dieu ! 

Et elle prit eu l'air le bebe couvert de nreuds 
et de dentelles que lui londait la nourrice et le 
nut suf les genous de Toinette. . 



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LE PAPILLON 



II y eut un moment d'attento generale. Toi- 
nette prit 1'enfant avec mefianco, fixa snr lui ses 
yeux gonfles el enflammes, ecarta son bonnet 
brode pour regarder une de ses petites oreilles 
oii il avait une tacho comme une tisto d'cpingle, 
et reconnaissant soq enfant, el!e commenca a 
l'embrasser comme une folle, I'emprisonna de 
ses bras et fondit en larmes qui allaient jusqn'a 
rime. 

line exclamation d'expansion avidement desi- 
ree soulagea tous les cceurs ; miile larmes cou- 
lerent snr les visages dans la foule. 

— Oui, Toinetto , oui, hcureusement ponr 
vous, e'est le mien qu'on enterro ! — s'ecria 
M. Michel, faisant im supreme effort. 

Et il tomba ensuite clans las bras d'un ami, 
fondant en larmes, tandis que sortant do lour 
surprise, d'autrcs amis l'cnlouraient et affec- 
tuensement le poussaient vers son appartcment. 
Un regard de profondo compassion de ceux-la 
memcqui, pen d'instants avant, )e croyaicnt 
in fame, l'accompagna jusqu'au haut de I'esca- 
lier quand, mi tonrne, pleurant abondamment, 
il ne perdait pas do vue le cercueil. 

Lo tumulte apaise, lo caclavre qu'on s'elait si 



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LE PAPILLON 231 

vivemcnt dispute o ecu pa le corbillard, le deuil 
monta dans les berlines et le triste convoi so 
mit en marche , genant les groupes de gens 
qui, ca et la, dans la ruo, commentaient l'eve- 
nement. 

— Quel malentendu terrible ! Pauvrc femme ! 
Pauvre pere I entendaient du fond des voitures 
les gens du cortege devenus tout pales, tout en 
brossant avec le coude leurs chapeaux herisses 
et en refaisant le nceud de leurs crayates. 

— Ah ! s'ecria un de ces messieurs, — il so 
passe des choses ! Ce serait digne d'un roman , 
cette aventure ! Pauvre Michel! 

Cependant une foule encore nombreuse entou- 
raitToinette qui, assise sur la premiere marche 
de l'cscalier de marbre, continuait a oxhaler la 
douleur do son ame, tendrcmcnt accrocheo a 
l'enfant. Matrone, a cote d'elle, ct la nourrice 
devant s'errorcaient de la consoler. 

De toutes parts venaient les conseils ct les 
prieres. « Elle suait, ses vetements ctaicnt de- 
cbircs; il faisail; do l'air on cet endroit..... il 
fallait lui mettre un fichu sur les epaules , 
lui couvrir la tete. » Et trois cm quatre paircs 
de fichus se disputaient la favour de 1'envelop- 



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23a 



LE PAPILLON 



per avec les velements de Matrone qui torn- 
baicnt comme leclair sur le corps de sa fillc 
adoptive. 

Un autre faisait remarquer que la pauvre 
femmedefaillait,etaussit6t la nourrice, en qualre 
enjambees, arriva a l'etage et en dcscendit un 
bol de bouillon, tandis que, d'autre part, des 
verres de Malvoiaie, d'eau de fleur d'oranger et 
de liqueurs stoma chiques arrivaient par enchan- 
tement. La cliarite faisait des miracles, la com- 
passion s'epandait de tous les cceurs a l'appel 
des larmes dc cctte mere. 

Le moment viut oii l'onfant se mit a pleurer. 
Toinette I'elova avec amour jusqu'ii sa bou- 
ehe et commeuca a le baisoter et a lelreiodre 
avec un dangereux deliro. 

Ce ne fut qu'avecbeaucoup de prieres et quand 
la nourrice s'assit a cote d'elle que Ton put con- 
vaincre la mere jalouse qu'ii fallait que l'enfant 
tetat. Elle voulait le toucher, ne pas le liicher ties 
doigls une minute, et, en meme temps, au con- 
tact de la nourrice, elle eprouvait une repulsion 
de rivale qui la faisait fremir do tout le corps. 
La tendresse avec laquelle cette femme lenait 
l'enfant lui faisait mal ; de monstrueusee con* 



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LE PAPILLON 



233 



tradictions luttaient dans son caur. La crnellc 
realite s'opposait a ses desirs de mere, l'obligeait 
a avoir recours aux services d'autrui, eL quand 
on la servait avec la generosite de cctte femme, 
la jalousie ltii enlevait la reconnaissance. Elle 
aurait prefere une chevre ii uno nourrice, n'im- 
porte quel etre qui ne ressemblat pas a la fcmme, 
que l'enfant ne peut confondro avoc sa mere. 

A peine son fils fut-il repu, elle s'en empara 
de nouveau ; la foule commenca a se dissiper 
et le calme a renaitre. 

— Bien, que faisons-nous ? Nous ne pouvons 
rester ici tout le jour, — fitMatrone avee dou- 
ceur. — Nous faisons parler les gens. Mainte- 
nant tu es remise, n'est-ce pas? Tu es tranquille ; 
tu vois que l'enfant, loin d'etre malade, est si 
potele que tu ne le connaissais pas. La nourrice 
te le nourrit tres bien, elle l'aime beaucoup... — 

Toinette le r.ressa contre son cceur avec une 
sccousse scene queMatrone nevitpas. Elle con- 
tinua : 

— Cette brave femme m'a promis de conti- 
nuer h le nourrir et M. Michel te paiera le nour- 
rissage a cause du service quo tu lui rends ces 
jours-ci. 



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LE PAPILLON 



— Quel service? — demanda Toinette alar- 
mee. 

— Celui de permeltre de cacher a madame 
Grace, pendant sa convalescence, lamort de son 
enfant. 

Toinette, froncantlessourcils, serabla se con- 
centrer dans une idee qui so deroulait niyste- 
rieusement a. ses yenx. 

— Oh ! e'est une cenvro do charite qui no to 
conte rien et que nous devons bien h celui qui 
a tanl fail pour nous, — ajouta Matrone en 
voyant naitre les objections. 

Comme mue parun ressort, Toinette se leva 
et, etreignant l'cnfant, se mil a courir vers la 
rue, epouvantee, pale, resoluo. 

Gbacun lui ouvritrespectueusemant passage ; 
nul n'osa la retenir ; Matrone seule courut apres 
elle et sur le pas do la porte la rctint.par le 
bras. 

— Mais, pourquoi fais-tu cela, ma fille? — 
lui demanda-t-elle en la regardant avec la peur 
qu'ellc ne fut devenue folle. — Econte, ma 
eherc, calme-toi. Reflechis un peu. Tu pourras 
venir le voir chaque jour ; tu pourras roster avec 
lui tant que tu le voudras. 



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LE PAPILLON 



233 



— Jamais, jamais vous ne m'eloignerez do 
luil 

— Considere qu'on te lo nourrit bien. 

— Que la nourrice viennc a la maison ! 

— Elle y viendra d'ici a quelques jours. Main- 
tenant, il faut achever cette bonne amvro..... 
nous pouvons tuer madame Grace. 

— D'un peu plus je mourrais maintenant 
mcme. 

— Mais pourquoi as-tu cette imagination?... 
quel motif avais-tu de croire que Raymond 
etait mort? Comment pouvais-tupenser qu'a son 
enterrement il y eut tant de voitnres, tant do 
messieurs ? 

— Je n'aipas fait attention a cela. ilier, vous 
n'efes pas restee a la maison de toute la jour- 
nee: il etait onze heures du solr quand vous 
etes revenue et, ce matin, vous etcs parlie a six 
heures. II y avail troisjours que vous ne m'aviez 
apporte l'enfant, je vous voyais triste 

— Je te disais qu'il etait bicn. 

— Et que pouviez-vous mc dire? Mais je ru- 
minais, j'epiais tout ce que vous faisiez, et quand 
j'at pu echapper a Sio, j'ai couru ici tout 
droit Je vois le corbilEard a la porto... je ne 



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236 



LB PAPILLON 



vois rien de plus, On mo trompe ! — ai-je pensu, 
— mort I mon fiis est mort t Et quand j'allais 
emboucher l'escalier, je rac heurte a la biere ! 
Qu'auriez-vous pense, vous ? La meme chose 
que moi, oui, la meme, la meme ! — s'eeriait 
Toiuettc, la voix hrisee par les sanglots et avec 
une suffocation d'instants en instants plus sen- 
sible. 

La pitie elreignit au cou tous ceux qui 1'en- 
touraient derechef. La nourrice et Matrons pleu- 
raient ii chaudes larmes. 

D'uno voix suppliante, ses larmes sechecs, 
Matronereprit: 

— On te paiera le nourrissage... 

— Je saurai bien le payer ; je travaillerai 
jour et nuit, s'il le faut. 

. — Mais, fille du bon Dieu, lu es encore ma- 
lade. Tu dois te reposer. 

— J'aurais cinq vies quo les donnerais pour 
lui, pour mon fils. 

Et pleurant, ellelebaisapourla millieme fois. 

— A plus forte raison peux-lu faire ee pelit 
sacrifice. Tu pourras venir le voir tant que lu 
voudras... Ce sera pourpou de jours. Queveux- 
lu de plus ? 



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LEBPAPILLON 



237 



— Non, non et non!... Et allezvous prome- 
ner tous ensemble I — cria-t-elle hors d'elle- 
meme. — -Vous ne me l'arracherezpas des bras ; 
il me eoute assez cher et il m'appartient. Sur 
lui vous n'avez aucun droit. Etlaissez-moipartir : 
c'est fini ! 

— Seigneur I Seigneur I Mais, voyons, s'il 
doit etre ici mieux qu'a ]a maison! 

— Mieux qu'a la maison ! Dieu me pardonne 1 
Allez dire des betises a une autre imbecile qui 
vous ecoutera. Peut-etre lejour ou il pleurera 
d'ennui,ils l'enfermeront au grenier comme s'il 
etait un chat. 

Matrouo se signa effrayee et, les mains croi- 
sees, la pitie peinte sur son visage, ello s'ecria : 

— Comment peux-tu penser cela de qui nous 
a fait tant de bien ? 

Cette exclamation arriva au cceur de Toinette 
et bientot des larmes de repentir sillonnerent 
son visage. Mais, soudain, saisie de la crainte 
de mollir, pressant bien fort l'enfaitt contre son 
sein et jetant deux eclairs de prunelles de bete 
fauve ponrsuivie, elle se hata de courir vers la 
Rambla, s'cmbarrassant dans les falbalas decou- 
sus de sa jupe, ses fichus pendrillant de ci de 



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LE PAPILLON 



la, appelant l'attention du public par sa cheve- 
lure eparse, ses yeuxegares et sou teint bleme 
d'effroi. La pauvre Matrone se resigna a la sui- 
vre, les levres muettes et le cceur brise de cha- 
grin. 

Uerriere elles, se glissant prudemraentle long 
des murs, la nourrice suivait aussi, comme atti- 
ree par l'aimant de l'enfant, ct quand la pauvre 
femme vit que bientot une queue de badauds 
et de gamins insolents commencaita les accom- 
pagner, formant un de ces pelotons qui fout 
tournertoules les tetcs et qui arretent pour un 
moment le passant indifferent, la brave monta- 
gnarde rougit de honte et se cacba sous une 
porte pour pleurer. La queue se perdit au bout 
do la Rambla, et des milliers de personnes en 
jetant un regard a Toinette, s'ecrierent a part 
clles: « Uno folle, la pauvrette t a 



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XYJII 



Les emotions de ccttt; matinee causereut ii 
Toinetteune nouvelleatlaquede nerfspJus grave 
ctplus longue que ia premiere. Ce ue fut qu'ii 
force de ventouses, de sinapismes et d'exci- 
tants puissants que Ton parvint a remettre le 
cceur ea mouvement. Chaque jour, le medecin 
voyait se confirmer son premier diagnostic. II 
etait evident que Toinette avait une endocardito 
tres avano.ee. La plus petite contrariete provo- 
querait une autre attaque qui mettrait en dan- 
ger son existence. II fallait done, par dessus 
tout, uno grande tranquillite d'esprit. 

— Bien, ce ne sera rien, ce ne sera rien ! Je 
reviendrai ; — dit-il en partant, comme il re- 
marquait sur ies figures de toute cette i'amille 



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LE PAPILLON 



I' expression de l'angoisse. Mais, en descendant 
1'escalier, il secoua la teU avec la tristesse d'un 
homme qui vient de semer la confiance tout en 
voyant la disillusion ineluctable. 

— Toujours la meme chose! murmura-t-il 
a part lui, cherclier la verite pour la cacher aus 
autres ; fouiller les broussailles, se percer soi- 
meme le doigt d'unc epine et sourire malgre les 
levi'es qui voudraient gemir. Heureusement 
nous y somraes falts mainlenent ! 

A partir de ce jour Matrone passa par toutes 
les alternatives do confianco et d'abattement 
qu'entrainent avec elles les maladies serieuses. 
La pauvre fetnme avait vu mourir trop de gens 
pour nc pas savoir que le mal de sa pupille etait 
vraiment alarmant ; mais poiir nepascommuni- 
quer sa frayeur a ses filles, elle cachait ses lar- 
mes. D'autres fois, prise de I'illusion consolatrice 
que fait naitre l'alfection, elle se trompait elle- 
meme, donnaitune importance qu'cllcs ne meri- 
taient point aux flambeos fantastiques de vie 
que la mort trouve sur sa route et qui ne sont 
plus que des feus follets avant l'heure. Ses le- 
vres repetaient aussi frequomment : <c Allons ! 
du courage ot on avant! » qu'elles s'ecriaient la 



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LE PAPILLON 



voix pleine de larmes : « Pauvre ange de Dieu I 
malheureuse mere ! » 

Au milieu de la syncope do Toinette, la 
nourrice etait arrivee, attiree par l'amour 
qu'elle eprouvait pour le petit. La brave monta- 
gnardo s'etait figure I'embarras dans lequel se 
trouverait tout a coup ce tie familte et tie voulait 
pas que 1'enfant souffrit do la faim. En voyant 
cetracas, elle s'offrit pour soigner la malado et 
allaiter 1'enfant, fut-ce sans gages. Elle etait 
disposec a rester la, ii tout ce que Ton voudrait, 
bien que si la chose etait possible, elle eiit desire 
porter pour deux jours 1'enfant chez M. Castell- 
fort, afin que Madame ne recut pas le coup si 
brutalement. Avantson depart de chez lui, M. Mi- 
chei l'avait bouleverseo par ses prieres en ce 
sens. 

Par bonheur, en revenant a elle, Toinette te- 
moigna un tel engourdissement de volonte que 
tout eu fut facilite. Elle regarda lo petit avec 
ces yeux indifferents que donne i'assoupisse- 
ment, le baisa, et d'une voix faiblc et douce : 

— Yous pouvez l'emporter, pourvu que vous 
me l'apportiez.chaque jour un moment. Pauvre 
madame Grace, elle a eu assez de peine I — 
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LE PAPILLON 



dit-elle en se tournant de 1' autre cole avec 
cette paresse souffreteuse des malades. 

A minuit, ello s'eveilla et aussit6t demanda 
sou ills. 

— Ne sais-tu pas que tu l'as laisse a la nour- 
rice ? — fit Matrone qui avait voulu la veiller. 

— Ah ! oui, c'est vrai I J'ai reve tant de 
choses, que ce moment me semble loin, si loin. 
Allumez de la lumiere : je suis lasse de dormir 
et cette veilleuse est d'une tristesse !... 

Matrone obeit, et la malade commenca aba- 
varder comme si elle n'avait rien eu. Bien sur ! 
le leudemain, le medocin lui donnerait campo 
pour se lever : quand on est malade, on n'a pas 
de si jolis reves et elle venait d'en avoir de do- 
licieux. Tous les bons moments de sa vie 
etaient nes de nouveau pleins de lumiere^ de 
vie, de verite, comme si elle s'y retrouvait. 
Ab ! quel joli age que celui-la ! 

— Quand jo pcnse que le petit doit encore le 
passer, je suis contente. Et il due oh I il 
dure I.i.. Parce que jusqu'a ce qu'on ait dis-sept 
on dix-buitans,tout n'est que fleurs etviolettes 
bien qu'il faille travailler. Et c'est clair. Je me 
souviens que quaud vous me faisiez coudrej 



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LE PAPILLON 



avec Sio et A.ngele nous faisions semblant tie 
coudre des robes de poupees ; ct quand vous 
m'envoyiez a la fabrique avec moa cabas ploin 
de bobines, je trouvais toujours de la compa- 
gnie dans larne pour jouer a la course et fairo 

le badaud Ie long des devantures jusqu'a ce 

que quelque gamin passait et nous faisait de- 
tourner la tele cn tirant bien fort sur notre fichu 
qui nous tombait sur le cou tandis qu'il fuyait 
en courant et en nous faisant la nique. Devant 
les poupees, je m'extasiais... je m'extasiais ! 
Je me souviens d'une grande, tres grande, 
comme un enfant de trois ans. Elle avait son 
bourrelet, ses jupes, son fablier, scs bas et ses 
bottines, tout enfm : elle servait d'enselgne, 
suspendue au beau milieu de la portc de la 
corsetiere de la rue de la Cora. M'a-t-elle cause 
du plaisir et des peurs ! Je ne pouvais passer 
par la sans m'y arreter : je posais lo cabas a 
tcrre et, plantee comme une petite dame curieuse, 
je chercbais des ycus dans les jupons si Ton 
voyait les jambes. 

Une poupee avec des jambes bien faites et for- 
tes me semblait quelque chose d'impossible, et je 
pensais — voyez ce qui me preoccupait alors ! — 



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LE PAPILLON 



Comment doit-on la mettrc quand on la decro- 

che, droite ou couchee ? Un jour, comme je 

la regardais, deux chats furieux sortent d'un 
coin ct d'un bond me renversent le cabas, fai- 
saut rouler par la rue deux ou trois douzaines 
de bobines tout embrouillees. Voyez ; j'ai eu 
une telle peur que les corsetieres ont du me 
faire revenir. 

— Ah 1 et tu no me l'as pas dit ? Coquinette ! 
s'ecria Matrone, na'ivement interessee. 

— Oh ! pour que vous me grondiez h cause 
des bobines ; le conlre-maitre le fit suffisam- 
ment, ce Nasi qui etait si roide. 

Ainsi, parlant comme une enfant, ello con-, 
tinua longtcmps et Matrone en l'ecoutant s'ani- 
mait d'une egale candeur. Cette soif de parler, 
ces souvenirs gais, ne pouvaient etre que des 
signes de sante ! 

— Allons lallons ! du courage et en avant 1 
Nous la sauverons. 



Le lendemain, ce fut tout autre chose. 
Toinetto s'eveilla de mauvaise humeur. II 



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LE PAPILLON 



245 



semblait que sa voix etait redevenue apre, bri- 
see. De grand matin, elle s'opposa a ce qu'on la 
tint dans l'ombre, et comme, pour ue pas Ja 
coutrarier, l'oa ouvrit les fenetres, elle s'en 
prit alors au ciel qui etait nuageux ot triste. La 
pauvre Matrone s'etant retiree pour dormir, elle 
refusa de prendre le remede si ce n'etait pas 
Sio qui le lui donuait. 

— Ne vois-tu pas qu'elle est au marche ? 
Prends-le, ma chere; quand elle reviendra, elle 
te soignera, fit Angele, affligee de se voir si in- 
justement repousssee. — Yois, le medecin va 
venir et il nous grondera, car il aordonne de 
t'en donner toutes les trois lieures et.il te le 
faul ; tu te fais mal a toi-meme, prends-lc, ma 
chere, prends-le. 

Pour toute reponse, elle serra les dents 
comme un enfant tetu et demanda que Ton re- 
fermat les fcnetres. 

— Pour voir un jour si bete, j'aime mieux 
ne pas y voir. 

Quand Sio arriva, sa sceur courut lui expli- 
quer cette bouderie. 

— Je n'at pas ose reveiller la mere, parce que 
la pauvre est ei accablGe de sommeili.n. Mais, 

14. 



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246 



LE PAPILLON 



comment ferons-nous si aujourd'hui elle s'opi- 
niatre a t'avoir la, la maitresse te demandant 
conraie elle te demande ? 

— Tu vas voir : la sant6 de Toinette passo 
avant tout; tu iras et je ferai ton travail ici. On 
comprendra qu'il n'y pas moyen de faire autre- 
ment. 

Sio entra avec le remede, et non seulement 
Toinette l'accueillit de bon gre, mais changeant 
d' expression de visage et de ton de voix, elle 
commenca a causer avec son amie : 

— Ferme la porte pour que personne n'en- 
tre. J'ai soif de te parler de Louis. Pauvre Louis, 
nul n'a pitie de lui que moi, et vois-tu, qui en a 

recu le plus de mal ! Dieu mo garde del'as- 

surer aux autres, mais toi, la seule avec qui 
j'ai parle de lui des le premier jour, tu le com- 

prends, n'est-ce pas ? Je suis bien sure que 

s'il savait ce qui m'est arrive, je l'aurais la, re- 
pentant, a cote de mon fils. N'est-ce pas vrai ? 
Crois-Ie, il n'a pas mauvais caeur, non, il ne l'a 
pas. C'est qu'il ne m'a pas vue, c'est qu'il ne 

pnnse pas au mal qu'il m'a fait Ah t si nous 

avions eu le courage d'aller a Ripoll !.... Rien, 
les hommes sont commo les enfants. . . , . , ils de- 



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LE PAPILLON 



247 



lireat pour nous et ils ne s'arretent jusqu'a 
nous briser, comme les enfants leurs jouets. 

Et elie continua a parler longtemps dans ce 
sens, comme si elie eut mis un soin particulier 
a~ relever son meurtrier aus yeux de sa seulo 
confidente. 

— Je me tais, je me retiens et je dissimule 
devant les autrcs pour ne pas entendre, de nou- 
veau, cette expression si blessante qu'un jour 
ta soeur lui a lancee. 

— Ma chere, c'est par suite de la grande 
affection qu'elle a pour toi : tu ne dois pas t'en 
blosser de la sorte 

— Nom'aimes-tu pas, toi ?.... Eh bien done, 
pourquoi ne le maltraitos-tu pas comme elie ? 

Sio ne sut pas repousser cette argumenta- 
tion... II y a tant do sortes de caracteres 

Angele etait une de c.olles qui ne savent rien 
garder sur le coeur. 

— C'est-a-dire que toi, tune l'attaques pas, 
parce quetu sais feindre. 

— Helas 1 non, ma chere ; ce n'est pas ca... 
etpuis...! — repondit l'amie, rouge, suffoqueo 
de so voir prise dans un pareil raisonnement. 

Et elie s'elTorcade dissiper ce doqte ofFensant, 



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248 



LE PAPILLON 



Mais, Toinette commenca par une bouderio 
comme el!e en aurait eu une a quatre ans. 

Est-co a dire que Ton ne pent se fler a per- 
sonne, pas meme ii sa meilleure amie ? Tout le 
monde la trompait ? Tout le monde jouait la 
comedie saui ceux qui parlaient comme Angele ? 
Pour vivre aiusi, mieux valaitmourir. K31e sa- 
vait bien que Louis l'avait deshonoree, qu'elle 
avait fait un grand peche ;-mais qui ptLtissait 
qu'elle ? Ne lui pardonnait-elle pas ? Ne leur 
disait-elle pas qu'il n'avait pas eu demauvaises 
intentions ? Done, pourquoi les moius interes- 
ses ne pardonnaient-ils pas comme elle ? Au 
moins ceus qui savaient qu'il etait le pere de 
Raymond, devaient le respecter. 

Et ainsi, pleurant, criant et repondant avec 
une vivacite extraordinaire aux raisonnements 
do conciliation de Sio eiourdie, elle fut demi- 
hcure a se persuader que sa confidento ne pen- 
sait ni n'agissait comme elle le croyait. 

Le medecin remarquant une certaine enflure 
aux extremites, ordonna de les lui tenir bien 
chaudes, ajoutant qu'il ne fallait pas faire atten- 
tion a sa mauvaise humeur : elle subissait l'in- 
fluence du mauvais temps* 



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LE PAPILLON 



249 



— On ne me laisse pas encore lever? 

— Aujourd'bui il a dit que non. Mais tu te 
leveras demain, ma chere. 

— Oui, dans l'autremonde I — s'ecria-t-elle, 
en laissant s'echapper une larme. 

La nourrice entra avec l'enfant, et s'emparant 
de celui-ci elle le couvrit de baisers et le coucha 
a cote" d'elle pour le contempler, priantla mon- 
tagnarde d'aller se promener un moment. La 
brave femme obeit a un signe que lui fit Sio h 
la derobee. 

Une fois dehors, Toinettelui dit : 

— Sais-tu pourquoi je l'ai renvoyee de devant 
moi? Elle me fait envie. Toute la journSe, elle a 
mon fils, il me semble qu'elle me le voIo,..T. et 
pour le temps que je pourrai le voir... 

— Quelles idees tu as atijourd'hui. Ne sois 
pas ainsi ; tu dois penser qu'elle te le soigne 
comme une fleur. 

— Yois-tu, si je meurs, je voudrais te de- 
mander une grace : que tu ne l'eloignes jamais 
d'aupres de toi, meme si tu te maries... en- 
tends-tu?.... meme situ te maries. Je sais que 
tu l'aimeras comme s'il eiait a toi. 

Sio s'essuya les yeux avec la chemise de 



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250 



LE PAPILLON 



batiste qu'elle cousait, et en le voyant,Toinette 
etreigait etroitement sa tete. Toutes deux me- 
lerentleurs larmes un moment, tandis que l'en- 
fant, vermeil eomme une engct lure, dormait 
avec le calme si doux d'un bebesain et repu. 



A la nuit, se trouvant seulo avec Matrone, ello 
manifesta le desir de se confesser sans que la 
digno femme Ten put detourner par les discours 
qu'elle lui tint pour lui arracher de l'esprit 
l'idee qu'elle allaitmourir bientot,idee qui sem- 
blaifc ancreo dans son cervcau. 

D.epuis son malheur elle ne s'etait pas appro- 
cheo du confessionnal par hoate d'avoir a avouer 
sa faute. Maintenant elle se sentait prise de ter- 
reurs et de doutes qui la tourmentaient horri- 
blement. Le scandale souleve a cause de I'entcr- 
rement, le chagrin cause a M. Michel, la 
pensee egoiste de prendre son fils a cette famille 
quand bien meme madame Grace en devrait 
mourir, produisaient avec sa chute une somme 
de f antes qui la condamnaient sans remission. 
Par contre, une voix interieure lui promettait 



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LE PAPILLON 



sa guerison, le bonheur de son fils, le retour de 
Louis, si, en toute contrition, elle avait recours 
au tribunal de la penitence ! Jamais elle no 
s'etait sentie plus dofoi, plus de piete : c'etait 
done 1'heure : qu'on aille lui chercherle confes- 
seur. 

Matrone prevint le pretre de ne pas lui parler 
de communier, parce qu'on n'etait alle le clier- 
cher que pour satisfaire le desir qu'elle en 
avait, et sans que le medecin ait indique qu'il y 
eut besoin des sacrements ni peril de mort. Ce- 
pendant, cet acte produisit cnez les femmes une 
telle frayeur emue qu'il les chassa tout en lar- 
mes a la cuisine, comme si, pour la premiere 
fois, elles apercevaient le debut d'une fin que 
Ton ne redoutait point jusque-la : 

— C'est qu'elle sent la mort, la pauvro ! — 
disait Matrone en sanglotant. 

— Nous nous sommes tant aimees t Oh ! 
oui, elle la sent venir, oui ! Voyez ce qu'elle me 
disait aujourd'hui memo !.... — ajoutait Sio, 
fondant en larmes. 

Et sa sceur Angele cachant son visage dans 
ses bras croises sur la table, palpitant par vio- 
lentes secoussesj ne savait s'expliquer comment 



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252 



LE PAPILLON 



ayant ete toujours si umies, a la fin de savie, 
elle la prenait en haine, sans qu'elle lui eiit fait 
aucun tort. 

Gependant le jour qui suivit cette scene, l'es- 
perance put renaitre dans cette maison. La 
confession amena en Toinette cette trauquillite 
d'esprit, ce bien-etre doux du croyant qui se 
sent affranchi du poids de sa conscience. 

Avrii naissait riant, versant des torrents de 
lumitire qu'une buee faible et transparente sem- 
blait adoucir. Egayee par cette clarte, la malade 
eprouvait le desir de quitter son lit ; le printemps 
du dehors semblait eveiller dans son cceur un 
autre printemps qui eloignait de son imagina- 
tion l'idee de la mort. 

Tout en attendant le medecin, elle voulut s'as- 
seoir, demaudalechardonneretet s'amusa a net- 
toyer la cage, mettant du millet dans la man- 
geoire, le regardant picoter le grain entre ses 
pious-pious et ses sauts, le d6pouiller avec la 
pointe aigue de son bee et l'avaler en levant 
graeieusement sa tetc bariolee. 

— Nous le soignerons bien : co sera le jou- 
jou de mon petit. Vous verrez comme il s'en 
amu5era, le pauvret ! 



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LE PAPILLON 



253 



FA voyant se bercercomme des guirlandes les 
tendres convolvulus qui vertloyaient derriere 
les vitres, elle dcmanda que Ton portat 1'oiseau 
au halcon pour l'egayer. 

II semblait qu'elle voulait communiquer son 
souffle de vie a tout ce qui l'entourait, comme si 
elleeutete ie centre d'oupartait l'existence uni- 
verselle. Son imagination couvrait de fleurs les 
champs, peuplait la mer de barques latines, la 
voile ouvrant son aile coloriee aux splendours du 
soleil, etfaisaitparaitre Louis devant ses yeux, 
repentant de sa conduite et embrassaut son fds 
avec uue incomparable tendressc. La charlte, l'a- 
mour se repandaient de ses beaux yeux que la 
maladie avait agraudis et dont elle avait puri- 
ne la couteur. Qui pouvait se soustraire a la 
force de ces sentiments geuereux qui dominaient 
l'univers? 

Le medecin promit de la laisser se lever le 
lendemain ; d'abord il fallait qu'elle se nourrit 
un peu. 

Alors elle commenca a savourer les delices 
des travaux qu'elle se proposait d'entreprendre. 
La nourrice lui tiendrait 1'enfant, lo promene- 
rait; c'etait une brave femme en qui Ton pou- 
15 



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254 



LE PAP1LL0N 



vait bien avoir confiance. Elle, do son cote, pen- 
dant ce temps, travaillerait ferme du matin au 
soir pour gagner de 1' argent et, a la veillee, 
elle coudrait avec cceur de petites robes bien 
jolies. Cela, si Louis ne paraissait pas, la for- 
tune de tous dans sa main, comme son cceur le 
lui disait. Si., parfois, la nourrice devait s'en al- 
ler dans la montagne, elle l'accompagnerait, 
quand bien meme elle devrait faire la paysanne, 
car, une fois forte, cela encore serait bon pour 
sa sante. 

Quand, plus tard, la nourrice vint lui rendre 
son flls, enfln libre de ae plus retourner chez les 
Castellfort, parce que madame Grace avait recu 
la fatale nouvelle avec tant de resignation qu'elle 
avait etonne tout le monde, Toinette s'ecria : 

— Voyez, Matrone, comme il faut etre aveu- 
gle d'esprit pour ne pas admetlre que c'est une 
vie nouvelle qui commence pour nous aujour- 
d'hui. Dleu recompense mon repentir d'bier. 
Vous allez voir comme dorenavant nous aurons 
bon vent en poupe! 

Et eveillant son fils par ses baisers et ses 
etreintes, elle l'eleva en l'air comme si elle eiit 
voulu le faire danser. 



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LE PAPILLON 



235 



Et ainsise passerentles journees a se lever et 
a se coucher, a se livrer un jour a la joie folle 
pour tomber ensuite dans une doulourcuse me- 
lancolie qui brisait Fame, detestant aujourd'hui 
— tant6t la personne que demain el)e voulait a 
ses c6tes, a montrer uae esperauce entbousiaste 
dans la scieuce du medecin, et tantot a maudire 
son ignorance, pour se livrer avec une foi aveu- 
gle a des remedes de guerisseurs que la femmB 
du menuisier et d'autres voisines prcconisaient 
aupres d'elle, tantot tetuecommeunmulet, tant6t 
docile comme un agneau, pleine enfin de ce ma- 
laise, de cette inconstance desolante qui est le 
signe exterieur de la lutte affreuse que soutien- 
nenFi'e sprit ct la matiere quand la mort vient 
denouer les liens de leur union. Cette malheu- 
reuse famille n'etait gouvernee que par la ca- 
pricieuse tyrannie de la malade, et le choc 
constant des deceptions et de I'esperance. 



Matrone, bontcuse de ce qui etait arrive, n'a- 
vait plus remis les pieds chez ses protecteurs, 
quoiqu'elle eut engage la plus grande partie de 



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LE PAPILLON 



ses pauvres richesses pour supporter les frais 
de la maladie, quand, un jour, Manuel se pre- 
senta avec un message de Grace qui voulait la 
voir. La bonne femme y courut, le cceur serre 
coramc il etait par les chagrins de sa maison et 
la perte qu'elle allait eprouver. 

Madame Grace, loin d'insinuer la moindre 
plainte, parla comme une mere infortunee qui 
pouvait comprendre combicn dut etre terrible 
la surprise de la pauvre Toinette. Elle se mon- 
tra memo pleiue de remords d'avoir eto la cause 
involontaire de cette emotion. La seule chose 
qui la tranquillisait, c'etait que Matroue avait 
puvoir combienles intentions do son mari etaient 
bonnes et que jamais Ton n'eut pu supposer 
que la malheureuse mere arriverait au moment 
precis de l'enlerrement pour etre victime d'une 
uussi douloureuse hallucination. 

Ce m'alheur inattendu et la generosite de Toi- 
nelte, qui avait ensuile laisse chez M. Michel un 
enfant qui lui coutait tant do larmes, augmcu- 
taient scs anciennes sympathies .pour la mal- 
heureuse enfant et elle se faisait un devoir de 
recompenser tant de souffrances par tous les 
moyens qui seraient en son pouvoir. Elle pro- 



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LE PAPILLON 



mit de lui envoyer, le soir meme,pourl'enfant, 
Tine corbeille de vetements destines a son fils; 
ello promit encore d'aller voirToinette pour lui 
demander pardon et la remercier, aussi vite 
qu'on lui permettrait de sortir de ohez etle et 
elle tendit la main a Matrono pour lui passer de*' 
licatement un petit rouleau d'argent. 

Matrone descenditl'escalier enbenissantDieu. 



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XIX 



Un coup sec du timbre fit sursauter la souil- 
ion de madame Fine au moment ou elle tassait 
l'oreiller de l'Americain, le laisant danser dans 
ses mains brunes, commo si ello essayait 
quelques jeus de clown. Elle jeta l'oreiller 
suivle lit et, trainant ses savates, coumt ouvrir 
la porte. 

Un cri de surprise s'echappa de ses levres et 
apres une courte causerie, melee d'exclamations 
et de rires, elle vola comme la pierre d'une 
fronde a lachambre de.la maitresse de pension, 
en criant : > 

— Madame Fine, madame Fine, venez, 
venez, vous ne devinerez jamais qui vient 

d'arriver ? Monsieur Louis, monsieur 

Louis. 



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LE PAPILLON 



2o9 



Le visage de madame Fine se gonfla de joie 
les muscles saillant tout boursoufles et les 
traits enormement creuses comme un pantin de 
caoutchouc sur la tete duquel Ton pese ; ex- 
pression doublement caricatures que alors parce 
qu'elle ressortait sur le fond gris quo lui pre- 
taient ses cheveux courts epars et tombes eu 
arriere et que toutes les formes de son torse 
avaient disparu dans la ridicule enveloppe d'un 
peignoir sans mancbes, pose comme une au- 
musse de docteur. 

— Vite, Carmelle, vitc, attachez-moi les che- 
veux, — dit-elle a la coiffeuse, remuant deja sur 
sa chaise comme si on la piquait. 

II n'est jamais bon que l'on voie les artifices 
de la tete d'une femme- Le Papitloti etait bien 
capable d'entrer sans crier gare. Oh! quel gar- 
con pourfaire des politessesl 

— Vite ! vite ! faitcs quelque bandeau ; je vais 
me jeter un fichu sur la tete, et je reviendrai 
bient6t. 

Et ce disant, les doigts de Tunc et de l'autre se 
croisaient, comme des fuseaux, dans les cheveux 
clairsemes, laissant passer les cheveux et per- 
dant d'autantplus de temps qu'elles envoulaient 



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LB PAPILLON 



gagner davantage. Cependant, dehors, dans la 
salle a manger, im tapage croissait a faire plai- 
sir. Les deux servantes et cinq etudiants entou- 
raient Louis, l'accablaient de questions, le ti- 
rant d'ici ct de la, lui donnant des coups sur 
l'epaule, applaudissant ses plus simples repar- 
ties par des rires qui denotaient la"sympathie la 
plus sincere. Pour les uns il avait grandi, 
pour d'autres il etait plus gras. D'aucuns le 
trouvaient plus colore, quelqu'un admettait qu'il 
etait le meme que lorsqu'il avait quitte la pen- 
sion. 

— Juste ! Tu as devine ! Le meme nomine, les 
memes peches! Papillon ici, Papillon la! Mes 

garcons, Louis partout entoure de fillettes ! 

Quelles belles filles que les Valenciennes! 

Mais nous en causerons. Laissez-moi r6gler 

mes comptes avec le cocher Eh I ou en 

sommes-nous, Raymonde, que ditmadameFine? 
Oui ou non, y a-t-il une chambre pour moi ? 

En ce momentl'hotesseparut, respirant lajoie, 
un mouchoir sur la tete, qui lui encadrait le vi- 
sage comme le cadre d'une feuetrc. 

— Quelle demande, mon cher, quelle de- 
mande ! 11 est bien clair que oui. Ohl vous 



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LB PAPILLON 261 

ne pourrez dormir dans votre ancienne cham- 
bre, savez-vous, parce que M. Philippe l'occupe 

{Louis ne cotmaissatt pas cc personnage ) 

Mais voyez-vous, vons -etes de !a maison. 

— Oui, ouijjo suis dela maison; onmemet- 
tra ici on la, vous vonlez dire? Et si non, vous 
me ferez un pen do place, eh? N'ayez pas peur 

Et sans plus de discours, ilpayale cocher qui 
laissa la malle droite dans l'antichambre, et, 
revenant a la salle a manger, il voulut embras- 
serl'h6tesse au milieu des rires de tous, s'assit 
sur une chaise, les jambes bien allongees, et 
continua k subir interrogatoires et commentai- 
res, tout en essuyantlasueur de son front et do 
son cou, tandis que madame Fine etait allee ca- 
cher les artifices de sa tete, apres avoir donne 
ordre de servir un verre de vin vieux et des bis- 
cuits a l'etudiant. 

Louis arrivait entiche des Valenciennes au 
teint clair, avec des yeux comme des chiitaignes 
et un salero capable de rendre fou le plus An- 
glais des Anglais de 1'Angleterre. Bien sur, le 
roi Jacques en avait vu quelqu'une avant d'en- 
treprendre la conquAte ou il joua le tout pour 
le tout. Placees au milieu de ce jardin incompa- 

15- 



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262 



LE PA.PILLON 



rable, pleind'orangers, elles faisaient de la ville 
du Turiaundcs plus beaux paradisde Mahomet, 
on plut6t, du grand prophete, an homme de 
bon gout qui trouva impossible ou inutile d'ima- 
giuer des choses superieures a ce qu'il avait vu 

a Yalence car bien siir ii y avait etc. Tous 

ses compagnons devraient y aller. II avait fait' 
plus de conquetes que Dou Juan a Seville. 

Les etudiants I'ecoutaient en extasc et crevant 
de rire, les servantes interpretaient ces images 
avec une certaine envie, un certain regret. 
Comme si les Catalanes n'etaient pas assez bel- 
les ; est-ce qu'il croyait qu'il allait leur en conter? 

La cbambre de madame Fine s'ouvrit, et la 
coiffouse passa, affairee, son grand fichu noir 
bien colle au corps. Derriere elle, la porte de 
Pappartementbattit, fa'santresonnertout l'esca- 
lier, et pcu d'instants apres, l'hotesse parut a la 
salle a manger, la tete brillante, les plis de sa 
robe de cbambre sans un froissement, comm 
quelqu'un qui termine sa toilette. D'un regard 
de reproche, elle mita la porte tous les domesti- 
ques empresses. 

— • Faites-lui place! Faites-lui place! — cria 
\cPapil/onea lui avancant une chaise. — Yenez, 



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LE PAPILLON 



263 



j'avais envie cle vous voir. Demain je vais chez 
moi et il faut mettre le temps a profit. 

II etait onze heures du matin : ce ne serait que 
toucher barre. On ne le lui permettrait pas. II 
fallait une journee de plus. Tous Ten priaient a 
la fois. Le lendemain, c'etait le jour des Ra- 
meaux. Ou irait-il a pareil jour? 

— Je dois mettre les heures a profit, parce 
que je vais a Ripoll pour n'y passer que la Se- 
maine Sainte avec ma mere; je n'y suispas alle 
pour Noel. Mere m'atlend, la pauvre! 

— Puisqu'il en est ainsi, je ue veux pas vous 
retenir; allez, allez, fit madame Fine. 

La brave femme, qui avait son seul enfant qui 
sait on, trouvait fort juste la tendre hate de 
Louis. 

Alors les etudiants commencerent a defiler 
pour se revoir a tahle ; hotesse et etudiant s'en- 
gagerent dans une longue conversation, se com- 
muniquant tout ce qui s'etait passe durant 1'ab- 
sencede Louis, sans soufflermotdeToinette etde 
Matrone. lis en avaientassezparleenseptemhre, 
quand Louis passa pour alter a Valence. II avait 
oppose maintes objections a se croire 1'auteur 
de ce scandale, et ni la couturiere ni Matrone 



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264 



LE PAPILLON 



n'avaient reparu a la pension depuis la lettre de 
Thomas. Tranquillises par ce silence, etudiant 
et maitresse de pension avaient laisse cette aven- 
tu're s'effacer de le'ur memoire comme un souvenir 
banal. 

Sophie etait marie, Sumpteta etait aussi cn- 
nuyeuse que jamais, flirtant avec M. Philippe, 
le nouvel occupant de la chambre de Louis, un 
etudiant en mcdecine qui leur faisait peur avec 
les tetes de mort et les autres fragments humains 
qu'illaissait eparpilles sur sa table. Les repas- 
seuses d'a. cote avaient demenage dans une autre 
rue. M. Ignacese civilisait petit a petit et sortait 
parfois sur le balcon pour causer avec madam e 
Fine; mais Louis faisait grande faute. La rue 
do Roig semblait un cimetiere parce que ses 
autres camarades n'etaient an logis que pour 
manger et dormir. 

— Et Thomas? Que fait Thomas? 

— Celui-la aussi a change devie ; voyez comme 
il y a dcs changements? Savez-vous ce qu'il fait 
maintenant?Il joue a la bourse... Yousentendez, 
mon cher, a la bourse, a la bourse ! II dit quo le 
grand savoir est do faire fortune rapidement, 
que son pere sera bien plus satisfatt s'il se pre- 



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LB PAPILLON 



265 



sente k lui en lui disant: voici anpotentat! que 
que s'il lui disait: voici un ingenieur! 

— Oh! comment aurait-il pu le lui dire, en 
n'etudiant pas? 

— Ah ! mon cher, s'il vous appelait visionnaire, 
il Test encore bien plus... Yous verrez; moi, il 
me semble que qui s'expose a gagner, s'expose 
aperdre... n'est-ce pasainsi? Mais non, non, 
jusqu'ici il va bien. Sauf un moment, le soir, 
toute la sainte journee, et la soiree et tout, la 
bourse ! ... Je veux dire les soirees a la porte du 
Liceon, vous comprenez?... line tarderapasa, 
venir parce que l'heure du dejeuner approche... 
Ah! Louis, ecoutez. V"ous pouvez me rendre un 
service, Jesais queThomas a dit quemaintenant 
peut-etre il chereheraitune autre maison, paree 
qu'il est trop loin de la Bourse. Yoyez si vous 
pouvez lui enlever cette idee do la tete; car ou 
sera-t-il aussi bien? Yous savez qu'ici co n'est 
pas une pension, qu'ici Ton n'epargne rien, que 
c'est vivre avec une mere. Ce n'est pas a moi 
de le dire. Yoyez, j'aurais bien vite loue sa 
chambre. Une annonce au Brusi et c'est affaire 
faite; mais vous savez, je n'aime pas de voir 
des figures nouvelles; etlui... ilfaut toutregar- 



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LE PAPILLON 



der, n'est-ce pas? mon cher!... il me donne 
quinze francs de plus que les aulres. Ycras com- 
prenez, il est aussi plus riche, il gagne et les 
a litres no gagnentrien. 

La femme de chambre vint les interrompre 
pour me tire la table, operation pour laquelle 
madame Fine se disposa a lui preter son aide. 

Louis el ay a sa chaise contre la muraille et a. 
demi coucbe sur elle,commencaaIire le journal. 
Mais, comme ilse souvint bientdt qu'il etait tout 
sale de la route, il demanda de l'eau pour sb 
rapproprier un pen et madame Fine s'em- 
pressa de lui arranger sonlavabo, pourvude son 
essuie-main propre qui sentait encore la buan- 
derie. 

Cependant le timbre de la porte ne mottait pas 
d'intervalle entre ses coups sees et brises de mon- 
naie qui tombe dans le plateau, etdans la salle 
a manger voisine des plats et des converts poses 
bruyamment faisaient un frottement comme si 
Ton cut secoue ensemble du vcrre et du vieus 
fer. Tous les etudiants reparaissaient. Le soleil 
entrait paries balcons avec cette clarte assoupis- 
sante de midi, et dans la cuis'inOj Raymonde, 
avec une voix nasillarde et d'un ton triste et 



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LE PAPILLON 



267 



tralnant chantait on remuant les casseroles 
fumantes: 

-La-bas an soleil levant — au pied d'une roche... 
Dans un village — que Ton appelle la Pobla... 
J'ai raes amours — dont le nom est Antoinette... 
Quand le soleil se leve — ellc s'en va al'onibre... 
Si blanche elle est — qu'elte semble uno religieuse 

La chanson de cette Cendriilon etait une ballade 
populaireun peu encanaillee oil figure une jeune 
Alio qui trompe son bien-aime et qui quand lui 
s'en va, tout triste, se fairc soldat de la bande 
jaunc, change d'avis, entendant un camarado 
qui lui dit: 

Ne te fais pas soldat — pour l'amour d'une lille : 
De belles ii y en a — au village de la Pobla, 
De belles il y en a — comma etait Antoinette. 

Un soir que Toinette el lui etaient emus de 
tendresse, et presque les larmes aux yeux^ en 
entendant toute cette chanson, il lui avait temoi- 
gue lacrainto de se trouver dans la situation do 
l'amant trompe. G'etait la, dans cette mfimesalle, 
presque a la meme epoque de l'anneo. 11 voyait 
encore les chaises ou ils s'asseyaient 1'un et 
1' autre, la table de couture... Comme tout avait 
change I 



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LE PAP1LL0N 



Et un souvenir mele de ses amours et de ses 
aventures de Yalence defilait silencieusemeot 
dans le panorama de sa memoirs, luL remettant 
un poids vague sur la consience, quand la porte 
s'ouvrit et Thomas en[ra en lui ouvrant les bras. 

II venait de gagner deux mille cinq cents 
francs a la baisse. A. bas le diner a la pension ! 
II fallait se regaler! Eux, Sugranyes et Marlet, 
dens satellites de dix-huit ans, dineraient a la 
Perle a quatre pas de la petite bowse. L'Amert- 
cain payait. 

— Etmaintenant! Pourquoiremmenerquand 
il venait d'arriver et qn'on ne pouvait le gardcr 
que quelques heures? — s'ecria la maitresse de 
la pension. 

— Est-ce que par hasard on ne mangeait pas 
bien a ia pension?... Mieux qu'au restaurant! 

— C'est un extra, madame. Jo viendrai sou- 
per, allez, je viendrai souper, — title Papillon 
qui lui savait gre de sa bonne affection. 

— Eh! laisse-la! s'ecria a mi- voix Thomas en 
le tirant par son veston. — Sugranyes! Marlet! 
Allons!... Jour d'orgie! Prenez vos chapeaux 
et a la Perle. Je paie ! 

Planteos devant la table, madame Fine et la 



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LE PAPILLON 



269 



bonne contemplaient avec componclion les 
quatre couverts inutiles et Raymonde, sur la 
-porte de la cuisine, s'ecriait qu'agirainsic'etait 
du gaspillage. Un jour precisement ou Ton 
avait fait tant d'attention a tout pourM. Louis. 
Allons! cet Americain etait un trouble- fete. 

Cependant les autres etudiants s'attablaient 
regrettant de n'etre pas de la partie, et un coup 
de sonnette annonca 1'arrivee de M. Ignace. 

— Voyez, voyez, qui est ici? 

L'homme se permit un sourire, demanda a 
M. Louis, en lui tendant la main, comment il 
s'etait porte a Valence; puis, ay ant obtcnu une 
reponse, il alia s'asseoir a sa place, ferma ses 
besides et, avec sa gravite naive, il enfonca 
la cuillere dans la soupiere et se servit lentement 
jusqu'ft ce que son assiette fiit pleine jusqu'aux 
bords. 

— S'il vous plait? fit-il en soupesantla pre- 
miere cuilleree et en se preparant visiblement 
k ne plus prononcer un mot. 

-— Merci ! 

— Merci t bon plaisir ! — repondit Thomas 
d'un ton railleur. — Bien, vousetes prets? Par- 
tons doncl 



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27(1 



LE PAPILLON 



Le Papillon fit une pince d'amitie a madame 
Fine et les quatro eludiants se precipiterent dans 
l'escalier qu'ils remplireDt d'un gai brouhaha. 

En dix minutes ils arriverent au restaurant 
ou les deux plus jeunes monterent d'un pas 
triomphal, corame s'ils allaicnt faire une grando 
escapade. 

Un garcon les installa dans un petit salon, au 
milieu duquel il y avait une table garirie avec un 
bouquet de fleurs au centre. Cette piece recevait 
le jour d'en haut, et au lieu de cloison, line de 
ses parois etait formee par un simple paravent 
de toile cache sous le papier meme de la muraille. 
Ainsi, k peu de frais, le restaurateur avait im- 
provise un second cabinet particulier, occupe en 
ce moment par deux jeunes gens, et deux 
jeunes femmes gaiment accouples. Cette lieu-, 
reuse coincidence achevait de donner do la 
couleur a la scene qui, aux yeux de Sugranyes 
et de Marlet avait une tournure de baltasar. 

Aussi, tandis que les deux autres, en atten- 
dant le dejeuner, bappaient les olives etles radis, 
flairaient les tableaux accroches aux murailles 
ou feuilletaient le menu : euxetaient lout occupes 
a ecouter joyeusement les voix sonores deleurs 



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LE PAPILLON 



271 



voisines et a distinguer par les fentes du para- 
vent si elles etaient blondes ou brunes, laides 
ou jolies, et comment elles etaient habillees. 

— N'y aura-t-il pas du champagne? fltMarlet 
en remarquant l'absenee des coupes. 

— II ae manquerait plus quo celal — s'Gcria 
genereusement J'amphitryon. 

Etil donna l'ordre d'en porter quatrebouteilles 
commo entree en bataille et de no pas oublier le 
vin de Sauterne avec les hultres. Ce serait un 
diner comme ilfaut: l'Americain voulait faire 
bien les choses. 

Mais, comme on les faisait attendre ! lis n'au- 
raient jamais flni! La vue de cette table avec 
les chaises avancees par dessous, comme pour 
rappeler le principe de politesse qui interdit d'y 
toucher avant que l'heure ait sonne pour tous, 
jetait parmi eux un froid insupportable. Jamais 
ils n'avaient tant regrette un divan ou uu canape. 
Leur jeune sang s'impatientait. Toutes les rcs- 
sourccs de la distraction etaient epuisees : depuis 
que les voisins avaient remarque qu'ils etaient 
en compagnio, ils ne causaient plus qu'a vois 
basse et avaient les yeus fixes sur les fentes du 
paravent. Leur palais en avait assez de I'aprete 



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572 



LE PAPILLON 



des olives: chacund'eux avaitmangeunlong.net. 

Enfin les buitres arriverent et le diner com- 
menca. II etait trois heures, ah! 

En entendant les crics-cracs dcs coqailles et 
des assiettes, les voisins, se sentant delivres de 
l'espionnage, reprirentleur badinage etlesrires 
eclaterent do nouveau, au rebonrs de ce qui ar- 
rivait alors parmi les etudiants qui parlaient a 
voix basse et se livraient a tonle sorto de suppo- 
sitions sur le compte des voisines. 

Louis inventaitdes romans. Thomas les priait 
d'etre plus hommes et de laisser courir re.au. 
Une etrange envie, une enfantine rivalite de H-. 
bertinage s'empara aussitdt a pcu pros do tous 
et alors ils commeneercnt a lacher bride aus 
saillies a doublo sens, a conter de legenrlaires 
conquetes, k faire des emharras, a. trouver mau- 
vais ce qu'on leur servait, a briser quelques 
verres avec un air degage et a vider les bou- 
teilles a pleine coupe. 

Sugranyes et Marie t feignaient de se disputer, 
cherchaient querelle au garcon, parlaient haul, 
le gilet deboutoDn6, et se donnaient de grands 
coups dans la poitrine. An milieu de la dispute 
simulee, ils allumaient des cigarespour les jeter 



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LE PAPILLON 



273 



a la deuxieme bouffee do fumee et en se ras- 
seyant, essayaient de faire tomber quelque plat 
avec le coude. 

Le Vapillon se grisait moitie du feu des plai- 
santerics, moitie de la vapeur des vins qu'il en- 
sevelissait dans son corps. On eut dit qu'il etait 
aussi enfant que les autres deux. Quand le cham- 
pagne arriva, il monta sur sa chaise, etla coupe 
a la main gauche, la bouteillc pendant dans la 
droite, il entoimale toast del&Grande-Duckesse. 
Les autres faisaient le chocur. En-fin, il brisa la 
bouteille conlre la muraille pretendant aussitot 
que ce n'etait pas la qu'elle avait frappe mais a 
lerre. 

Llassada qui s'etait amuse a les lancer, ne per- 
dit pas un moment sa prudence et s'etonnait de 
le voir si enfant et si ecervcle. Les autres deux 
amis applaudissaient comme des fous. 



Eufin, quand ces jeunes gens descendirent l'es- 
calier, le col du surtout droit, le chapeau sur la 
nuque, il etait prouv6 que, comme vauriens et 
comme terribles, nulne les battait d'une semelle, 



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XX 



N'ayant rien a faire, Louis, quand ses compa- 
gnons le quilterent, sortit par la porto del An- 
gel, droit vers la promenade de Gracia pour pren- 
dre un peu l'air. Les vapours du champagne lui 
etaient montees au cerveau et il sentait son ima- 
gination alourdie et nuagouse . II marcha un mo- 
ment, et, saisi d'une paresse sensuelle, s'assit 
sur un banc de pierre devant le Tivoli en demo- 
lition, aujourd'huirue d'Aragon. 

Les arbres commencaient a bourgeonner, une 
suave bise du large faisait trembler leur tendre 
feuillee et le soleil descendait lentement de l'au- 
tre c6te de Saint-Pierre Martyr, commc une 
bombe chauffee a rouge qui, sur sa route, trouait 
un tas de nuages allonges et dores comme des 
cyprins d' aquarium. 



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LE PAP1LL0N 



Louis ne pensait a rien, se complaisait a sen- 
lir cet air frais caresser son front, dessinait par 
distraction avec sa canne sur le sable, accompa- 
gnait un instant de ses yeux riants les jolies 
femmes qui passaient, ou contemplait en extase 
les pittoresques transformations de ce coucher 
de soleil. Parfois, quelque souvenir du diner tra- 
versal comme un eclair sa memoire, et il sou- 
riait, se moquant de lui-meme. 

Le crepuscule avaucait. Les nuages de feu 
devinrent violets, se teiguirent de la couleur du 
zinc, s'accumulerent en tas et enfln se fondirent 
en une cigogne fantastique, sans pattes, qui 
resta dans le ciel nageant sur un horizon ver- 
datre. il se leva alors et se dirigea vers la vieille 
ville. 

Lo coucher du soleil n'avait pas reussi a fat- 
trister; il sentait ses forces revenues, et hormis 
la pesanteur de tete, cette griserie se trausfor- 
mait en unejoic folic. Sur la place de Catalogue 
fourmillait un torrent de gens et de voitures 
qui venaient de la Rambla, et quand il fut en 
face do cette avenue, il la trouva pleine d'un 
mouvement etourdissant. 

C'etait le coup de feu du marche des palmes, 



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276 



LE. PAPILLON 



c'6tait l'heure du retour de la promenade ou 
toutes les voitures de luxe, tout le monde ele- 
gant y affluent. La Rambla dels Estudis etait 
pleine de lauriers ; la Rambla des Fleurs presen- 
tait par ses deux troltoirs do longues files de 
palmes qui s'y cimbraient et se balancaient gra- 
cieusement sous les arbres. 

Le ciel s'assombrissait a mesure que lePapil- 
lon s'enfoncaitdansla large avenue. Lespassants 
se changeaient en silliouettcs de couleurs etein- 
tes, sur lesquelles ressortait la blancheur des 
chemises brusquement tachees de noir par les 
cravates. A t ravers les branches, ce ciel couleur 
d'eau, qui atoute lamelancolie des etangs, etait 
luminous encore, et tout au bout de cette pro- 
menade, sur la noirceur des teles, branlait un 
bois de palmiers qui s'enlrelacaient en arcades 
gothiquesj flamboyaient isoles ou se dressaient 
droits comme de gigantesques plumets. C'etait 
une foret d'Orient qui chemmait avec le bruit 
du veut follet, pleine des rumeurs, des halenees 
de joie d'une entree triompbale. Et a c6te de 
Cette maree etourdissante, d'interminables rou- 
lements de voitures de maitres avec leurs cou- 
vertes mouille'es de cette lumiere crepusculaire, 



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LE PAPILLON 



277 



venaient do toutc part auguienter I'umburras 
des omnibus et des charrettes, semant 1'eflroi a 
chaque carrefour, coupantle torrent des pietous. 

Louis, qui partageait aisemcnt la joie du voi- 
sin, Louis qui avait Ie cerveau assez enflamme 
par la debauche recento, sentit bienbSt son sang 
houillir. Un etourdissement, une ivresse d'ima- 
gination d'autant plus violente qu'il etait plus 
prive de lui ouvrir un debotiche, s'empara do 
son etre. La-bas, au loin, Ton allumait en zig- 
zag les reverbcres ; au ciel brillaient les premie- 
res etoiles. A c6te de lui passait tout un bouquet 
de rieuses jeunes filles. L'heure de l'amour ac- 
courait de son vol mysterious, allumant des 
flambeaux, lancant des fleches, eveillant des de- 
sirs. 

Et l'imagination atnsi enflammee, Louis se 
trouva arreto tout a coup a la traversee des voitu- 
res en face de la rue de la Porta-ferrissa.Ses yeux, 
lances au hasard, apercurent une femme qui pre- 
nait le trottoir, agile comme uii daim, tournant 
continuellement la tete comme si elle fuyait quel- 
qu'un. Sa tournure etait distinguee ; un water- 
proof sombre la couvrait de hautenbas, et un 
epais voile de dentelle a demitombe surle visage 
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LE PAPILLON 



et enroule autour du cou cachait entierement 
ses traits comme s'il ne suffisait pas' do 1'obs- 
curite de la rue pour conscrver son incognito. 

Bien vite Louis reconnut que e'etait une dame; 
mais cette demarche craintive, ce souci evident 
de cacher son visage, ce dessein premedite de 
mettre entre elle et les gens comme il faut une 
muraille de voitures, engendrereut bient6t en 
lui le ciesir de la suivre. 

« C'etait un mystere. Cette femme cachait 
quelque intrigue. » 

II s'ouvrit passage dans la foule, evita 1'em- 
barras des voitures qui montaient la Rambla et 
se campa sur le trottoir. Oui! il s'y campa, il y 
demeura campe, cherchant vainemcnt des yeux 
en haut et en bas, ici et la. L'ombro avail en- 
glouti cette inconnue comme un fantome. 

Les reverberes allumes n'y faisaient rien; la 
bleme clarte de la chute du jour I'empcrtait en- 
core sur la lumiere artiOcielle, si pauvro et si 
faible, qu'elle semblait agoniser plutot que nai- 
tre. Les globes de gaz des balcons et des devan- 
tures que Louis voyait a droits fils'avaient la 
lueur triste d'une lampe a huile, et 1'eclairage tn- 
terieur des boutiques faisait des portes seules 



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LB PAPILLON 



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des flaques de couleur rougeatre qui, en s'eta- 
lant sur le trottoir, finissaient en rose. On eut dit 
qu'une main invisible avait tout masque de gris, 
lesarbres,lesmaisons,les vetements,lesfigures. 

A contre jour, lcs palmiers et les lauriers qui 
se balancaieut dans l'air semblaient sans couleur 
comme une vegetation fantastique. Partout, ce 
mystere, ce manque de consistauce, cette inde- 
cision, ce meme vague que 1'bebetement de la 
debauche rendait plus grands encore dans 1'es- 
prit de Louis. Les allants et les venants qui se 
croisaient sur le trottoir, ne prenaient un corps 
que tres pres. En s'eloignant, ils s'evanouis- 
saient comme une bouffec de poussicre. 

Lo Papillon crut perdre ses pas et revint au 
milieu du marche bruyant, selaissant porter par 
le courant qui dcscendait. Tout a coup, au con- 
tre-jour d'une droguerie, il vit de nouveau se 
detacher en silhouette le waterproof, le voile de 
dentelle. C'etait sur le trottoir de droite. 11 pressa 
le pas; la dame s'esquivait, fllaitlelong des mu- 
railles, fr61a.it la foule d'un pas fugitif. 11 courut 
a elle, mais en arrivant au Plan de la Boqueria, 
ou la lumiere naturelle, sans arbres, semblait 
encore s'etaler, il se sentit le coeur comme sou- 



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LE PAPILLON 



leve parle desagreable enirecroisement des per- 
sonnes ct des voitures quiy recouvraient couleur 
ct relief. II n'avait pas encore attaint. la femme 
qu'il chassait et erut qn'une autre fois elle Ini 
echappait. Elle avail tourne par la rue de l'Hopi- 
tal. 

— Bicn, tres bien I s'ecria-t-U en la voyant se 
diriger vers ce faubourg. 

Et en quatre bonds, il la rejoignit et a cflie 
d'elle lui murmura des galanteries. La femme 
eut im sursaut, detourna avecmepris son visage 
voile ct, retournant en hate vers la Rambla, dis- 
parut sans qu'il siit par on. 

Cette diablotinerie excita la curiosite de l'etu- 
diant. II n'y avail pas de doute; il avait une in- 
trigue dans les mains; il voulait la decouvrlr. 
Cette maniere de marcher, l'heure... qui 6tait 
1'heure des mysteres, des amours secretes! Etil 
cherchait des yeux, flairait, ecoutait comme un 
chasseur. 

Elle ne pouvait lui avoir echappe de dix pas 
etil les parcourait, aux aguets, infatigable, fu- 
retant jusqu'aux recoins les plus sombres. S'il 
pouvait la rattraper, il ne serait plus si impru- 
dent; il la suivrait a la derobee. 



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LE PAPILLON 



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Mais ah!...,.. e'etait elle! Oai, elle, planted au 
pied d'un petit escalier, regardant, autour d'elle 
avee mcfiance. Louis cherchait a se dissimuler 
dans la foule, desirant se cacher pour un mo- 
ment. Par malheur pour lui, si le eiel s'assom- 
brissait, la terro s'eclajrait. Le gaz commencait 
abriller avececlat ; les boutiques debordaient de 
lum'tere, les voitures devenaient notablement 
plus rares. 

Elle ne le vit pas neanmoins; se croyant de- 
barrassee de son poursuivant, elle se hasarda h 
sortir de sa retraite et reprit sa route vers le bas 
de la Rambla, rasant toivjours les maisons. Le 
Papillon, la coiivant des yeux, la stiivait par le 
milieu de I'avenue. II pensait aux conquetes, aux 
legendaires aventures du diner et se gondait do 
satisfaction, so jugeant cn train d'en mener a 
bien une plus surprenante encore peut-elre; car 
avec de la hardiesse, de 1'audace, cette femme 

serait a lui... il n'y avail pas a en douter 

Et, ce pensant, il no la quittait pas des yeux, 
tantdt la dominant tout entiere 'au milieu du 
torrent de lumiere qu'epandait le theatre del 
Liceo, tantot la voyant reduite k une simple 
silhouette dans 1'ombre d'une muraille ou bien 
ili. 



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LE PAPILLON 



fantastiquement coloree par les clartes vermeil- 
les ou verdatres que jetaient les devantures des 
pharmacies. 

Ses desirs etaient au comble alors qu'clle prit 
par la rue Neuve. Une rue aussi suspecte! Oh! 
il n'y avait plus de doute ! 

Etl'etudiant tout flcr prit cette rue, et suivit, 
suivit encourage, savourant deja son triomphe, 
ayant grand soin de se cacher aux regards que 
la femme voilee jetait encore de temps en temps 
avec inquietude. Oh! ce serait delicieux! Quelle 
figure ferait-elle eu le voyant devant elle! 

Des badauds, arretes aus portes des cafes ou 
des boutiques, les faisaientdescendre du trottoir, 
etunefois encore il perdit de vue la fugitive. 
Alors le Papillon traversa la ^rue en hate, et en 
depassant les gens dans les rangs desqaels elle 
avait disparu, il se trouva pris. La fugitive etait 
la, droite, le dos tourne contre une vitrino du 
bazar, avec une attitude effrayee. Un sourire, 
qu'il interpreta comme une promesse delicate, 
s'echappa des levres que los dentelles ne cou- 
vaient point et la poursuile fut des lors plus ar- 
dente, plus opiniatre que jamais. 

Lc cceur agite,les yeus ardents commebraise, 



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LE PAPILLON 



283 



l'imagination montee, l'etudiant suivit sa con- 
quete par les tenebres des rues de Lancastre et 
de i'Arc du Theatre, jusqu'a ce qu'il s'arreta su- 
bitement, dans la traverse de Montserrat, de- 
vant la maison oil I'ioconnue venait d'entrer. 
D'un regard, Louis envisagea toute cette facade 
que l'ombre envcloppait, ne laissant eutrevoir 
qu'une longue colonne de petites fenetres par oii 
la lumiere de l'escalier jetait une lueur couleur 
orange. 

L'entree etait (levant lui, etroite, courte : en 
deux pas, la femme convoitee I'avait traversee. 
Louis ne poiivait hesiter : la misere que tout 
cela rcspirait etait assez eloquenfe. La souris 
etait tombee dans la souriciere. 11 entra resolu- 
ment et se hasarda h grimper l'escalier, enten- 
dant la respiration haletante de la femme pour- 
suiviej entendant a chaque tournant le fr6lernent, 
a l'etage superieur, de la jupe de soie que lo vent 
gonflait sous le waterproof. Un sourire d'espe- 
rance et d'orgueil de conquerant egayait son 
visage. Plus il montait, plus il s'enhardissait, 
plus des bouffees de satisfaction epanouissaient 
dans son imagination eblouie. 

« Oh! tu veux me fair! Tu ne m'echapperas 



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LE PAPILLON 



pas! Toujours enhaut! Qu'imporfequetum'en- 
traines jusqu'a la toiture ! En haul! toujours en 

haul! Tli es tombec avec un autre, tombe 

avec moi! Un homme ou l'autrc, il n'y a pas do 
difference. Oui, tu m'appartiendras ; jo tetiens : 
tu no m'echapperas pas. » 

La fugitive, ccpendant, ne s'arretait point, 
montait toujours plus liaut, legure, le devancant 
corame un feu follet. Arrivee ainst au dernier 
etage, elle frappa : la porte fnt ouverte au 
moment ou t'etudiant atteignait le dernier pa- 
lier. 

— Ah! madamc... ! 

L'inconue coupa la parole a la jeune fille en 
lui mettant la main sur la bonchc et debout sur 
le seuil,rejetantle voile qui cachait rindignation 
de son visage, d'unevoix imperative, ellc donna 
a Louis l'ordre d'entrer. II hesita et fit mine de 
retourner les talons, mais la main gantee de la 
dame le retint avec force. 

— C'est un bon ami qui m'accompagne....... 

Entrez, entrez — ajouta-t-clle d'une voix 

tremblante et menacante aussi. 

Et se placantentrc Louis et la porte, gardant 
toujours celte attitude hautaine qui remplissait 



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LE PAPILLON 



285 



de confusion le libertin, elle Ie fit avancer dans 
l'appartement avec la jeune fllle de la maison, 
annoncant que c'etait tine bonne time qui t avail 
accompagnie avec le desir de [aire tme muvre de 
charite. 

Ces mots rairent le comble a l'embarras de 
tudiant, une flamhee de honte etoufFa tous scs 
desirs impurs. Maintenant il voyait clairement 
son injurieuse erreur. Plutotque s'humilier, que 
cederautremblementdeses genoux qui allaient 
se plicr sous lui de respect, il eut voulu dispa- 
raitre. II ne savait ou il etait; mais, cette misere 
qu'avant il avait prise pour la livree du vice, 
1'eblouissait maintenant de la resplendeur de la 
charite prcsente, insultee, bafouee par ses ins- 
tincts bas. II se decouvrit humblement, baissa 
la tete et suivit commc un agneau, desireux de 
se racheter aux yeux de cette femme. 

— Comment est-elle? — demanda-t-elle avec 
une veritable angoisse. 

— Bieri mal, bien mal, madame Grace, — re- 
pondit en pleurant 1'interrogee. — Elle a une 
suffocation, un etoufiement qui ne la laisse 
pas vivre. Le medecin nous a dit qu'il avait 
tres peu d'espoir, vous savez? II a ete jusqu'a 



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288 



LE PAPILLON 



nous dire que peut-3tre elle n'irait pas a de- 
main. 

C'etaient les nouvelles que lui avait apportdies 
sa femme de chambre, Annette. Madame Grace 
qui, depuis sa maladie, n'etait pas sortie, n'avait 
plus songe a sa coavalesceiice. Elle ne voulait 
pas que la pauvre Toinelte mourut sans avoir 
recu un adieu de remerciement, sans avoir ac- 
corde un regard de pardon a cello qui involon- 
tairement avait conlribue a la tuer. Elle s'enve- 
loppa dans un manteau, se couvrit le visage et 
partit, fuyant la rencontre de son mari qui 1'eu.t 
arretee,evitant en'basde la Rambla dele trouver 
par hasard, ne pensant point certainement que 
le vice et la bassesse la viendraient insulter de 
lours egarements. Quand elle vit le premier 
affront, elle songa a fuir, a faire perdre sa trace ; 
mais voyant que tout etait inutile pour dissiper 
le perfide aveuglement de co malheureux iu- 
connu, elle prit ses forces a deux mains et 
demanda a sou esprit le moyen de le guerir. 
Elle leferait entrer : elle mettrai tie vice face a face 
avecla supreme bataille de la vie, plus horrible 
que la morl meme. 

L'etroit corridor et la petite salle qu'ils traver- 



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LE PAPILLON 



287 



serent etaient sombres. II regnait la- un recueil- 
lement inquietant, ce silence impregne d'angois- 
ses qui etreint la gorge, qui cloue les levres, 
qui torture le cceur et fait marcher sur le bout 
du pied. 

La chambre s'ouvrit, epandant lumiere et 
odeur de cire, parfum de temple ; le Papillon 
s'effraya. II voulait fuir; mais le respect impose 
par le remords arretait ses pas. La lampe etait 
la: l'heure debriiler ses ailes etait venue. 

Lui, l'auteur de ce malheur, demeurait la, 
plante comme dans un monde inconnu. A travers 
le rideau, il entendait la respiration haletante 
de la malade et ne soupconnait pas que c'etait 
sa victime. II voyait un bebe endormi sur les 
genoux d'une femme, la, au pied de la commode, 
devant lui, et son coeur ne lui disait pas que 
c'etait son flls, le sang de son sang, la vie de 
sa vie. 

Matrone et ses filles, qui recevaient madame 
Grace avec des larmes de reconnaissance, n'eu- 
rent pour lui que le regard froid que Ton accorde 
a unlaquais. 

Dans la courte conversation qui s'ecliaugea 
entre les femmes, il entendit resonner le nom 



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LE PAPILLON 



de Toinette. Une idee terrible blessa sa pensee, 
ses yeux mesurerent de baut en bas la gigantes- 
que Matrone, eta ce moment merac il l'entendit 
nommer. Oh! c'etait certainementcette Matrone 
dela lellre de Thomas!... Et Toinette, Toinette, 
sa victime abandonnee sans pitie, son amour 
d'antan, serait-ellc la moribonde? Oh non, c'e- 
tait impossible, c'etait impossible ! 

Une impulsion irresistible le lanca au milieu 
de lachambre etsesyeuxse fixerenl sur l'alc6ve 
qui etalait sa lache blanche, resplendissante de 
lumiere au milieu des rideaux. Et la-dedans, 
enlre des personues qui lui etaient inconnues 
et uu prfitre, assise sur le lit, le corps cnfonce 
dans le creux mollet d'une pile d'oreillers, il 
reconnut Toinette. 

Son sang se glaca dans ses veines: la voix 
s'eteignit dans sa gorge et il demeura comme 
cloue a terre sans ecarter ses yeux do cetto hor- 
rible vision. Tous les assistants lecontemplaient 
avec surprise, epiant sa premiere parole, son 
premier geste, emus d'un vague soupcon ; tandis 
que lui, etrauger a tout ce qui n'etait pas la 
malade, continuait a regarder comment s'eva 
nouisBait sou impression premiere. 



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LE PAPILLON 289 

Non, ce n'etait pas sa bien-aimee d'antan! Le 
visage amaigri par la paleur, les levres sans 
couleur,la bouche alteree ouverte, lapeau feinte 
de reflets bleuatres, les yeux a demi tournes, 
blancs, avec une expression douloureuse, Toi- 
nette ne conservait de sa physionomie que cet 
ensemble du profll qui nous frappe 1'esprit et 
que l'examen soutenu semble detruire. Plus il la 
regardait, moinsil la reconnaissait, plusilmet- 
tait de soin a se rassurer en cherchant anxieu- 
sement a se demontrer completement qu'il avait 
subi une hallucination. Mais, son insistance 
meme disait bien assez que la certitude n'arrivait 
point, quand.soudain, la malade baissa les yeux, 
jeta un regard sur 1 eludiant. Une flambee de vie 
se fit jour par ses yeux agrandis, morts peu 
d'instants avant, et a la surprise generale sa 
suffocation s'arreta. Une joie extraordinaire 
illumina son visage, et, revenant a la vie, ello 
cria: 

— Louis! Louis! 

Et ses bras de morte amaigris, decharnes, 
emprisonnerent avec passion la tete baissee de 
son bien-aime. 

La surprise accabla tous les assistants. Etait- 



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2!J0 



LE PAPILLON 



co reve ou realiie quo cc qu'ils voyaient? Louis 1 
Comment etait-il arrive la a ce moment su- 
preme? Amene par madamc Grace qui no le 
connaissait pas? 

Ellepardonnait 1'injure recue etrenclait grace 
a. la Providence de lui avoir donne avcc si peu 
de peine le moyen de rticompenser lesdouleurs 
de cette mere. 

Un sentiment de profonde tendresse, cette joie 
qui ouvre un doux passage aus larmes, envahit 
tous lcs esprits. Le confesseur, tout le monde 
sortit de l'alcfive, sans mot diro: tous prirent 
place surles chaises parsemees dans la chambrc, 
s'y assirent comme sur des fumeuses et les 
sanglots eclaterent remplissant ck et la la cham- 
bre de rumeurs do grotte. 

Cependant une reaction miraculeusc l'empor- 
tait sur le mal. L'agonie qui semblait avanccr 
s'elait arreteonet; cette respiration penible et 
courtc de machine qui se refroidit, so transfor- 
mait en respiration expansive et calme, cette 
tetemouillee d'une sueurfroide,inquiete comme 
le pendule d'un metronome, reposaitavec une 
douce inclinaison, etun sangviergerendaitrose 
son visage. Ses yens de perle de mer briUalent 



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LE PAPILLON 



291 



avec eclat et sur ses levres toute une aurore de 
vie poignait. Oui, Toinette renaissait aux portcs 
de la mort, regeneree par l'apparition de Louis 
qui repentant sanglotait, agenouille sur son 
giron. Ce retour, cette esperance si longtemps 
uourrie, s'etait realise. Nul ne pouvait plus 
parler mal du pere ni de l'epoux : une minute 
de repentir effacait toutes ses fautes. 

Toinette appela la nourrice d'un geste de sa 
main dessechee comme un sarment et presenta 
a Louis Ie fruit innocent de ses entrailles, en- 
dormi comme un ange, frais comme un bouion 
de fleur. Un torrent de larmes silloana la visage 
du pere. Le PapiUon avait lc cceur brise. Tous les 
sentiments genfireux de son time s'elevaient 
contre lo passe et reclamaicnt sa redemption. II 
voulait etre l'epoux, le pere, laver cette tache 
horrible de frivolite et d'egoismc. 

A son cri de remords,un cri de joie voile par 
les pleurs ropondit. , 

— Et quand pourrons-nous les marier? — fit 
Matrone tl'une voix brisee a I'oreilte du coufes- 
seur. 

— 11 faut que ce soil ce soir, ce soir meme. 

— Comment? lis no le voudront pas! Ne 



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292 



LE PAP1LL0N 



pourrions-nous pas attendro qu'elle soit gue- 
rie. 

Le bon prelre tout surpris la rcgarda de haut 
on bas, et se levant, repondit a regret. 

— Je vais cb.crch.er moi-memc M. le cure. 
A la derniere heure, noire experience a plus 
de prix que eelle des medecins. 

— Mais ne vc^ez-vous pas qu'elle semble tout 
autre ? 

— G'est lo repit de la mort, ma brave femme. 
Dans sa situation, cette Amotion doit la tuer. 

Matrono cacba sa figure dans son tablier, et 
le prelre sortit en courant, renconfrant h la porto 
M. Castellfort qui, tout alarme, venait cherchcr 
sa femme. 

— Qu'as-tu fait? 

— Tais-toi; e'est la Providence qui m'a en- 
voy ee ici. 

Les deux epoux so retirerent dans un coin 
pour causer a vois basse. 

— Du courage ! — se dit Matrone au bout de 
deux minutes. 

Avalant ses larmes, tirant des forces de sa 
faiblessc, clle se leva, appela ses fillcs pour 
qu'elles l'aidassent a tirer le re vers du drap et a 



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LE PAPILLON 



293 



arranger tout le lit pour que la ceremonie fut 
plus convenable. 

— Je t'attendais, moi! Je savais quo tu n'es 
pas mauvaisl — d'tsait alors Toiaette k Louis, 
avec cette vois douce et tristc dc ecus qui s'en 
vont. 

' — Ne voyez-vous pas, — ajoutait-elle en re- 
gardant Matrone et ses filles, — ne voyez-vous 
pas qu'il est revenu et qu'il m'a guerie de lout 
mon mal. Je neme suis jamais trouvee si bien.... 
Et vous voulez nous marier maintenant ? Mariez- 
nous J'atlendais ca depais assez long- 
temps ! On va nous marier, u'est-ce pas, 

Louis? 

— Oui, tout de suite, maintenant! — mur- 
murait-il, la gorge etranglee. 

— Mais, pas pour que Dieu m'enlcve d'aupres 
de vous, non. Vois, je respire bien; vois, main- 
tenant que 1'ou me tasse les oreillers, comme je. 
me tiens? Le vois-tu? Mieus qa'il y a huit 

jours Je me guerirai, nous irons a Ripoli, 

ou tu voudras, avec le petit et la nourrice, et 
nous vivrons comme debons Chretiens. Tu verras 
combien il est miguou! II a le meme nez que 
toi, et ici, dcrriere l'oreillo, la meme tactic qnc 



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294 



LE PAPILLON 



je remarquai un jour Va, ne pleure pas, 

tout est passe Ne ra'avez-vous pas dit que 

madamo Grace est dans la chambre? Faites- 

la entver. Pourquoi n'est-elle pasenlree, la 
pauvrc dame? 

Elle recut madame Grace el M. Michel avec 
la meme joic , leur dcmanda pardon do son cm- 
portement passe, que maintenant elle no pou- 
vait s'expliquer, les remercia pour toutes les 
ch antes qu'ilsluiavaientfaites, et toute confuse, 
leur preseuta Louis, saus se douter de comment 
il etait arrive j usque-la. 

Soudain une quinte de toux la prit qui los mil 
tous en alarme. Louis la soutint avec amour, 
l'aida , desespere de remarqucr que de nouveau 
cette blancheur de morte, cette sueur froide d'a- 
vant, s'emparaient d'elle.EUe s'etForcait de so 
ranimer, de les tranquilliser tous, elle voulait 
parler et luttaitpour chasser lo voile de sa gorge, 
pour bien developper ses poumons qu'elle sen- 
tait de nouveau serres et profondement rau- 
ques. Non, elle ne voulait pas mourir, elle ne 
mourrait pas. 

Pourquoi taut de lumieres brvilaient-elles de- 
puis la moitie de la soiree? Parce que sa vue se 



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LE PAP1LL0N 295 

troublait et qu'alteree de clarte cllo les avait fait 
allumer. Mais maintenaut, elle y voyait bien, 
elle compterait jnsqu'au dernier cil de Louis. 

Oh! elle n'etaitpas malade, non; ce poids sur 
la poitrine lui passerait, peut-etrc y avait-elle 
entasse ti'Op de fichus. Elle voulait les enlever. 
Louis voyait avec lerreur les vetements echapper 
a cctte main de cire paree de l'anneau qu'il lui 
avait donne. Les doigts ne faisaient que griffer 
a fleur du fichu: visiblement ils perdaient leur 

force Ah! monDicu! mon Dieu! il aurait 

donne" Ie sang de ses veiues pour lui rendre la. 
sante ! 

Par bonheur, on frappa a la porto et le cure 
de ]a paroisse entra avec le confesseur et le sa- 
cri stain. Sio apporta la lampc a petrolc do la 
cuisine et Tencrier dans la chambre do sa mere : 
le confesseur inscrivit les nonis, le cure se re- 
vetit du surplis et de l'etole,et ils entreient dans 
la chambre de ia malade. M. Michel et'le menui- 
sier, que sa femme avait eouru chercher, ses 
jambesa son cou, serviraient de lemoins. 

Matrone , avec son desir de bien faire les 
choses, avait improvise un autel sur la table de 
1' alcove, remplissant la mitraille de medicaments 



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296 



LK PAPJLLON 



par un Christ en croix, place entre deux cierges 
qui jelaient leur lueur sur la blanche nappe et 
sur les murailles pliitrees ou l'ombre changeanlc 
des personnes et des objets se projetait. 

Le confesseur pria ceux qui n'avaieht pas part 
a la ceremonie de sortir de l'alc6ve, et alors tons 
ies assistants se placerent au rang convenable. 
Au chevet du lit, Louis, profondement emu, sans 
abandonner la moribondo ; k son c6te, le cele- 
brant & demi tourne vers la sainte image et vers 
les mari6s ; derriere lui les temoins. Tous les 
autres, il distance- respectueuse , contemplaient 
la ceremonie groupes au milieu de la ehambre. 
Les yens allaient de la malade au pretre , du 
pretre a la malade qui semblait de nouveau re- 
couvrer le calme. La douce expression de la 
Joconde etait peinte sur son visage. Un silence 
solennel regnalt: la curiosite etouffait les pleurs 
de tendrcsse. 

Alors le pretre, d'une voix grave, prononca la 
formule sacramentelle : 

— Louis Oliveras-Fortuny, v_oulez-vous pren- 
dre Antoinette Camps-Yinyas, ici prescnte, pour 
votre legitime epouse , selon l'nsage de Noire 
Sainte Mere l'Eglise? 



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LE PAP1LL0N *i97 

— Oui, mon pere; — repondit Louis avec hu- 
milite. 

— Antoinette Camps- Yinyas , voulez-vous 
prendre Louis Olivcras-Fortuny, ici present, pour 
votre legitime epoux, suivant l'usage tie Notre 
Sainte Mere I'figlise ? . 

— Oui, mon pere; — fit Toinettc emue. 

— Donnez-vous done la main droito, dit le 
pretre sans perdre son intonation. Et se voyant 
obei, il benit l'union en murmurant a voix 
basse : 

— Ego vo$ in matrimonium conjungo, in nomine 
Patris, et Filii, et SpiritHs Sancti. Amen. 

La benediction donnee, il se rotira avec dignite 
suivi des temoins, traversant le passage que lui 
firent en silence les spectateurs emus. Le peu 
de duree do la ceremonie les surprit tous : ils 
s'attendaientaquelque chose d'original et de plus 
complique. Kl discours, ni epitre de saint Paul, 
ni benediction des anneauxt Aux jeunes filles, 
il semblait impossible qiven si pen de mots Ton 
format un lien si etroit et si durable. 

La joie que respirait Toinette eveilla les espo- 
rances et oncouragea chacun a feliciter les ma- 
ries. Puis, un a un, les etrangers prirent conge, 



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LE PAPILLON 



maintenant attendris et pleins d'espoir. Ce qu'ils 
voyaient lour semblait un revc. 

— Eh bieu ! que vous en semble? — demanda 
M. Michel au confesseur au bas de l'escalicr, 
tandis que madam© Grace disparaissait dans 
l'obscurite de la voiture. 

— Elle n'ira pas a domain. J'ai tant vu de ces 
maladies de cfeur. 



A quatre heures du matin, quand I'enfant dor- 
mait comme un ange dans le lit de sa nourrice, 
l'ame de sa mere s'envolait au ciel et le pere 
reslaitla, agenouille, baignant de larmes la main 
glacee qui, jusqu'a la derniere minute, 1'avait 
etrcint avee amour. 



FIN 



Inijiriincrio generate do CbfiLilloii-sup-Suiiie. — A. Pichat. 



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